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24 octobre 2015

Rentrée littéraire 2015 #6 : Leurs contes de Perrault (collectif)

Qu’est-ce qui traverse les âges, paré d’une langue chaque fois différente pour rappeler une morale qui nous vient de temps anciens, vieillit sans fard et peut même être rajeuni ? Le conte, sans nul doute.

"Le Chat 2.0." d’Alexis Brocas ? (photomontage © vivelaroseetlelilas)

Le conte, qui se prête particulièrement aux réécritures - étant lui-même une transcription d’un récit oral, et qui donc contient par essence sa future transformation. Les contes de Perrault seraient d’ailleurs un travail idéologique de réécriture des contes français dans le contexte du catholicisme français et romain de la Contre-Réforme (Marc Soriano).
De fait, la réappropriation des contes a le vent en poupe (ne serait-ce que sur les écrans de cinéma). Mais pas seulement : de la star des lettres populaires Amélie Nothomb qui réinvente «Barbe Bleue» à mon coup de cœur personnel pour «La belle et la bête» version fantasy de Robin McKinley, les contes de fées représentent un fonds commun passionnant.

Les onze contes de Perrault dont se sont emparés les auteurs du recueil «Remake» sont ainsi la démonstration de la puissante forte d’évocation de cette matrice. Tour à tour, de Gérard Mordillat à Christine Montalbetti, chacun des auteurs convié par Belfond à jouer avec un texte de Perrault en fait un récit étrangement familier - et aussi œuvre d’imagination.
Sous la plume de Cécile Coulon, par exemple, «Barbe Bleue» devient un adolescent sadique, tandis qu’Emmanuelle Pagano fait de Grisélidis la victime moderne du pervers narcissique qu’est déjà le roi dans le conte originel. Le lecteur en a froid dans le dos. Mais il y a heureusement des récits plus lestes. Ainsi «Le Chat 2.0.» d’Alexis Brocas est un de mes préférés, comprenant le legs incongru d’une clé USB félimorphe au fils cadet fumeur de pétards.
Par ailleurs, on rêve bercé par l’orientalisme de la Belle au bois dormant de Leila Slimani, on réfléchit au genre avec la Cendrillon de Nathalie Azoulai, et la solitude urbaine des Fées de Frédéric Aribit tord l’estomac. Et j’en passe, évidemment.

Entre grincements de dents, émois et rires, ces écrivains contemporains font vivre les contes de Perrault à l’intérieur de leurs propres univers. C’est passionnant et tout à fait intense.

«Remake - Leurs contes de Perrault», collectif - Belfond 2015

9 octobre 2015

Rentrée littéraire 2015 #5 : Franck Maubert, Les uns contre les autres

Ces derniers temps, je me suis souvent réveillée de trop bonne heure. Alors qu’à 5h tout dormait encore, j’attrapais «Les uns contre les autres» et, moi qui n’ai rien de l’oiseau de nuit, je lisais la vie de ceux qui la brûlaient par les deux bouts dans les années 80.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Dans ce livre, c’est l’éclosion du bling - un doré qui connait encore ses classiques, et si tout ce qui brille n’est pas d’or, le champagne se déguste dès 10h du matin, on s’enlace encore pour quelques fois sans peur du sida… «Pour combien de temps ?» se demande Albertine, pygmalion du créateur Christophe Mistral, grande amie de Moby, ci-devant narrateur (et double assumé de Maubert).

Après «Visible la nuit», Franck Maubert reprend le chemin du souvenir et d’une nostalgie désenchantée pour peindre un monde qui est désormais raconté sous forme d’archives. Il y a peu, on pouvait en effet lire dans Le Monde l’histoire de Mary-Line, la physionomiste des Bains Douches. C’est dire si l’époque est révolue… Mais Moby ne le sait pas encore, ou le pressent : son journal est mort, le papier lui semble fini. Il se tourne alors plein d’ambition vers la télévision. Son partenaire Ferdyck, insupportable animateur, se révèle tyrannique. Heureusement, il y a les nuits aux Lumières, chez Rodolphe. Là, se font et se défont des relations superficielles - d’autres le sont moins, même si elles semblent parfois tout aussi vaines. Là, se se font et se défont aussi les réputations. La nuit fait le jour, du moins celui de la société du spectacle, de la pub, de la mode, de la télé, cette postmodernité qui vient juste d’être théorisée par Lyotard.

Le lecteur reconnaîtra, dans ce texte qui est aussi un roman à clefs, les personnages auxquels il est sensible. Il m’a été facile, ainsi, de voir Christian Lacroix en Christophe Mistral. L’équivalent Lumières-Bains-Douches est transparent. Je ne continue pas, je vous laisse décider livre en main si Boukobza n’est pas trop bien traité... Même si on y était pas !

photomontage © vivelaroseetlelilas

Bref, «Les uns contre les autres» a tout d’une carte postale volontairement un peu kitsch, un peu criarde, comme a été, pour Franck Maubert et ses amis, à Paris, ce «golden age» au son des Gipsy Kings.

«Les uns contre les autres» de Franck Maubert - Fayard 2015

6 octobre 2015

Rentrée littéraire 2015 #4 : Michel Quint, Fox-Trot

Michel Quint m’avait tenue en haleine avec l’excellent «Veuve noire» paru en 2013 chez l’Archipel. Comme dans «Fox-Trot», il y avait du mystère dans l’air, des arts, beaucoup, on était à Montparnasse, de la politique, un peu, on sortait de la Grande Guerre.

photomontage © vivelaroseetlelilas

On retrouve peu ou prou les mêmes ingrédients dans ce roman également «policier historique». A la différence que celui-ci, on ne peut l’ignorer, est plus grave. Il se déroule dans les années 30, tout particulièrement en 1934. Les ligues et les partisans de la gauche se cherchent noise dans les rues de Lille, sinistres. En plein scandale politico-financier -l’affaire Stavisky-, à Paris, Lisa Kaiser, belle trapéziste, vole un mourant dans de troubles circonstances. Sur les papiers de ce dernier, une adresse à Lille. À Lille justement, une bourgeoise qui avait grand intérêt pour les choses de la chair est retrouvée assassinée… 

«Venez bien vite Ô prince charmant
Songez qu’elle attend
Qu’elle est belle
Et qu’elle a vingt ans.»

Charles Bertin, lui, y est instituteur. Il est pauvre, il est beau, il a des convictions, il serait tout à fait séduisant - ne serait-ce une certaine peur de l’engagement qui navre ces dames. Alors qu’une manifestation des ligues dégénère en émeute urbaine, Charles se retrouve en protecteur de Nelly, modiste de son état. Pour Nelly, c’est le coup de foudre. Mais Charles songe encore à cette perverse d’Henriette, de l’école des filles. Et surtout, il va croiser Lisa, la trapéziste, qui vient de Paris pour un coup de la dernière chance, son adresse mystérieuse en main. Le cousin de Charles, le bougon Henri, flic à la Simenon, regarde tout cela, vaguement amusé, tout en se demandant si Charles ne ferait pas un bon indic, il y a fort à faire pour surveiller les Croix-de-Feu. Tout se tend dans la ville : les partis, les gens, le souffre est dans l’air. Et puis cette fille qui virevolte nue, maintenant. Pas très longtemps : Lisa est assassinée. Et Henri commence à faire le lien entre les épisodes de la série rouge qui frappe Lille.

Michel Quint dispose doucement ses personnages sur l’échiquier qui tiendra en haleine le lecteur jusqu’à la dernière page, jusqu’à l’ultime révélation.
Le livre est dédié aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo. Toute ressemblance entre «Fox-Trot» et la situation politique actuelle est voulue.

«Fox-Trot» de Michel Quint - Editions Héloïse d’Ormesson 2015

Ouvrage reçu dans le cadre de «Masse Critique», opération organisée par Babelio.