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13 septembre 2015

Panique à la banque 2 : la crise contre-attaque, L.Gordon & O.Marbot récidivent

Il y a presque un an déjà, je vous faisais peut-être découvrir «La chute de la maison Lehman», polar économique de L. Gordon et Olivier Marbot. Il s’agissait du premier tome de ce qui sera en fait une trilogie («Panique à la banque»). Alors que dans le premier opus, la crise venait tout droit des États-Unis et des subprimes, dans le deuxième tome, «A l’ombre du Führer», c’est la crise européenne de la dette qui se dresse en menaçante toile de fond.

photomontage © vivelaroseetlelilas

On retrouve nos héros, Venugo et Gauthier de Montpazier, deux éminences du Crédit National de France, forcés de devoir enquêter sur le meurtre mystérieux d’un banquier - allemand cette fois-ci - tout en faisant face aux conséquences de la nouvelle crise financière qui secoue leur propre établissement bancaire… sans parler de l’euro. Une enquête qui les conduit en Allemagne, en Chine et même en Argentine - leur vie sera menacée plus d’une fois.

Si la formule reste la même que dans le premier tome, les péripéties s’enchaînent à un rythme plus effréné encore, et l’ambiance est définitivement plus noire : les failles des personnages apparaissent plus béantes également. Quant aux enjeux politiques évoqués, en France et à l’étranger (la montée des extrémismes en premier lieu), ils sont aussi anxiogènes que les agissements mafieux décrits.

Le scénario est plus complexe que dans le premier tome, et si certains retournements de situation sont prévisibles, l’intrigue est solidement ficelée. On apprécie une nouvelle fois cette impression de lire le supplément éco de son quotidien comme s'il était annoté par le gouverneur de la Banque de France. Comme l'un des deux auteurs protège son anonymat, nul besoin de dire qu'on se demande souvent jusqu'à quel point ce qui est raconté est véridique. C'est pourquoi cette lecture estivale a donné lieu à quelques questions à L.Gordon et O.Marbot… La primeur des réponses vous est livrée ci-dessous !

1 vivelaroseetlelilas : Tout d’abord, une question sur la narration me paraît incontournable : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire une intrigue aussi proche de celle du premier tome ?

O.M. : Sur les intrigues très proches, c'est à la fois volontaire et involontaire.
Nous sommes partis de l'idée, qui nous semble justifiée pour une série policière, que chaque tome de Panique à la banque s'ouvrirait sur une mort violente (meurtre, suicide...). Nous n'avons pas inventé le concept, simplement nous le plongeons dans le bain "bancaire" qui fait notre spécificité.
Au-delà de ça, il est vrai que les deux intrigues sont construites de façon très similaire : meurtre d'un banquier, accord avec les autorités pour cacher l'info et enquête interne, voyages à l'étranger, crise financière en toile de fond... Ce n'est pas entièrement volontaire, disons que c'est la pente que suit naturellement un projet de ce genre. Le tome 3 sera très sensiblement différent de ce point de vue, nous ne voulons pas tomber dans la répétition systématique.
Étant plus spécialement en charge de l'intrigue "romanesque" et des personnages (alors que L. apporte ses connaissances de la banque et de la finance et bâtit les grandes lignes de l'histoire que je fais, ensuite, plus ou moins évoluer), je voyais un grand avantage à la similitude entre les deux premiers tomes : celle de pouvoir en profiter pour approfondir les personnages, leur donner plus d'épaisseur. En les replongeant dans des situations comparables, on peut proposer des variations. Ces gens ne sont pas des machines.
Surtout, surtout, ce qui me tient à cœur, c'est de les malmener un peu. Venugo, dans le tome 1, est trop parfait, trop vertueux, trop brillant. OK pour poser le personnage, mais ensuite il faut lui donner un côté sombre, sinon il est à la fois peu crédible et emmerdant... Pour Gauthier de Montpazier, c'est plus facile : on sait depuis le tome 1 qu'il a un gros problème de braguette et il est très tentant de poursuivre dans cette direction. Pour un auteur, c'est très très amusant de faire ça. La petite difficulté c'est que, comme L. l'explique en réponse à une autre question, la plupart de nos personnages lui ont été inspirés par une ou plusieurs personnes qu'il a côtoyé. Parfois des gens qu'il a beaucoup apprécié. Donc quand je lui propose un chapitre ou le gars se fait embarquer par la police au milieu des soupeurs des pissotières du jardin du Luxembourg, il renâcle un peu (c'est un exemple). A moi d'insister et de le convaincre, ça fait partie du jeu et c'est tout l'intérêt d'écrire à deux.

2 En restant sur la question de la narration, j’ai remarqué que les chapitres axés finance mondiale et géopolitique alternent avec les péripéties romanesques. Est-ce pour renforcer l’aspect pédagogique de votre texte à quatre mains ?

L.G. : Bonne remarque. Oui, les chapitres finance mondiale alternent avec les chapitres romanesques, c'est vrai. Mais ça n'a rien à voir avec le fait que l'écriture soit à quatre mains, non. C'est venu naturellement, tout seul. N'oubliez pas que l'idée est de transmettre une expérience vécue et d'expliquer au lecteur ce qui s'est passé véritablement pendant la crise; et cela basé sur une expérience que L.Gordon à lui-même vécue, on peut dire, en première ligne. Alors, il faut bien trouver moyen d'expliquer les aspects plus techniques de la crise, en essayant de ne pas être pesant. Il ne s'agit pas d'instruire, nous n'avons pas cette prétention, mais d'informer. Nous avons pensé, Olivier et L., qu'il valait la peine de montrer et d'expliquer la crise, vue de l'intérieur, afin que ce qui peut-être reproché aux banques le soit, mais qu'on ne les accuse pas à tort et a travers. Ce qui compte, c'est l'exactitude des faits, et après, on peut avoir les opinions que l'on veut, c'est l'essence même du débat démocratique, mais il faut que les faits soient impeccablement justes. C'est d'abord une question d'honnêteté intellectuelle. Alors, on peut reprocher ce que l'on veut à ce livre, mais nous pensons qu'il est plus près de la vérité que beaucoup de choses qui ont été écrites par des journalistes ou des économistes, qui n'ont jamais véritablement été en charge d'une banque. L.Gordon, si. Sans cette expérience, nous n'aurions pas écrit cette série. Du coup, il faut bien expliquer les aspects techniques et géopolitiques, d'où cette alternance que vous mentionnez.

O.M. : Sur l'alternance de chapitres romanesques et de parties plus "journalistiques" sur le développement de la crise financière, c'est la base même du projet. Raconter les crises comme elles se sont vraiment déroulées, et plaquer dessus une intrigue policière.
Le mélange des deux est-il réussi ? Harmonieux ? Seuls le lecteur ou le critique peuvent le dire.
Ce qui est certain c'est quand quand L. m'envoie sa première version, les parties sur la crise et l'actualité sont toujours un peu longues, un peu trop détaillées. C'est son côté sérieux et scrupuleux : il veut être précis. Mais parfois c'est au détriment de l'histoire elle-même donc je raccourcis, je simplifie, je coupe purement et simplement.
Mais le principe de l'alternance entre parties romanesques et faits d'actualité, lui, est amené à perdurer dans toute la série.

3 Concernant l’intrigue elle-même, est-ce parce qu’il est tellement impossible de résoudre la crise par des moyens traditionnels que vos héros n’utilisent pas seulement leurs connaissances et leurs réseaux pour le faire, mais doivent aussi jouer les aventuriers au sens classique du terme ?

L.G. : Là encore, bonne remarque. Il existe dans les banques un service de l'inspection, un service très puissant. Le patron de l'inspection, c'est Venugo dans notre livre. Ce service de l'inspection est chargé de vérifier la conformité de l'activité de la banque avec les règles internes, les lois et les règlements de chaque pays. L'inspection suit à la trace les transferts de fonds pour déceler l'argent de la drogue, par exemple, et fait en permanence des inspections sur place, in situ, des inspections n'importe où dans le monde, et qui peuvent durer une semaine, un mois ou trois mois; ensuite, l'inspection produit des rapports très précis, qui peuvent briser bien des carrières. Dans l'affaire Kerviel, par exemple, l'inspection de la Société Générale a dû se déchaîner pour reconstituer l'affaire, trouver les coupables et les complices, c'est certain. Donc, que Venugo joue les aventuriers en cas de meurtre dans la banque, oui, c'est entièrement plausible, et ça n'empêche pas la police, la justice, les organes de régulation bancaires, voire les services secrets, ou encore Tracfin, de faire chacun leur boulot de leur côté. Dans un cas comme celui-ci, une grande banque ne restera pas passive, elle enquêtera; et elle paniquera, c'est certain, car sa survie est peut-être en jeu. Un meurtre d'un banquier allemand dans une banque française, ce serait quelque chose d'énorme, ça ne se résout pas en passant quelques coups de téléphone, certainement pas. Des situations romanesques, L.Gordon en a connues, par exemple protections rapprochée 24H sur 24 et par quatre gardes du corps du directeur d'une banque française en Corée du Sud (problème avec des syndicats, sérieuses menaces de mort), arrestation de personnel par le FBI à New-York dans les locaux même de la banque (fraudes diverses et variées), sortie en panique de tout le personnel expatrié d'une banque française en Argentine en 2000 pour éviter l'emprisonnement (oui, le personnel français de la banque à filé à l'anglaise pendant le week-end en abandonnant toutes leurs affaires personnelles, et en laissant les clefs aux argentins), et j'en passe... La vie d'une banque est infiniment plus romanesque qu'on ne le pense. La vie politique aussi. Quel cerveau malade pourrait imaginer que le président de la République, par exemple, quitte incognito l'Elysée en scooter, avec son garde du corps a cheval derrière lui, pour aller retrouver sa maîtresse, dans un appartement loué à un homme proche du gang corse de la Brise de mer... invraisemblable !

O.M. : La réponse de L. est très complète sur ce point.
J'ajouterai seulement qu'il est beaucoup plus intéressant pour nous de décrire une enquête menée par des banquiers. S'ils se contentaient d'attendre que la police les tienne au courant, on s'ennuierait ferme. Et comme ce sont des amateurs, ils font plein de bêtises, c'est amusant. Ils ne savent pas vraiment prendre quelqu'un en filature, se battre, utiliser une arme... Ce qui les sauve, c'est qu'ils ont la ligne directe de l'Elysée. Ca peut aider et c'est vrai, donc pourquoi se priver ?
Et puis j'ai tendance à penser qu'ils sont infiniment plus intelligents que le flic moyen, mais ça c'est juste une opinion personnelle...

4 On reconnait aisément certaines personnalités célèbres dans vos livres. Les autres personnages sont-ils purement fictifs ou peut-on y voir des avatars d'acteurs du milieu bancaire moins connus, ou bien déguisés?

L.G. : Camille, dans ce livre, quasiment tout est vrai d'une manière ou d'une autre. Tout. A 90%. Alors, les situations sont remises dans un contexte qui convient à l'intrigue, les personnages aussi, mais globalement, tout est vrai. Par exemple, et ceci n'est pas forcément utilisé dans ce livre, mais que tel austère grand président de banque écrive des critiques sur des livres de science fiction, sous un nom d'emprunt, c'est vrai; que tel autre ait fait une dépression nerveuse dans le cadre de ses fonctions, c'est vrai. Que j'ai connu un grand directeur qui se soit fait pincer par la police déguisé en travesti au bois de Boulogne, c'est vrai. Que l'affaire ait été étouffée, c'est vrai. Que tel directeur général de banque ait été sorti après la découverte une fraude au Maroc, c'est vrai (affaire étouffée). Des magouilles diverses et variées, j'en ait vues, bien sûr. Alors, l'intérêt, c'est que l'ambiance générale décrite dans le livre est vraie. Mais n'oublions pas que l'immense majorité du personnel des banques est droit et honnête. Cependant, une toute petite minorité suffit à rendre la banque extrêmement romanesque...
 
5 J'ai pu lire que vous comptiez axer le troisième tome sur la Grèce, pouvez-vous nous en dire davantage ?
 
L.G. : Oui, la Grèce est emblématique de la crise que nous traversons. Sur-endettement, fraude, absence de réformes, corruption, déchirement sur la politique économique à suivre, sortie ou pas de l'euro ( "Partez oui, ou Parthénon", comme disait le Canard Enchaîné ), émergence d'un parti nazi et de mouvements d'extrême gauche ( maoïstes, trotskystes, etc...), le tout sur fond de paysages sublimes des cyclades, comment rêver d'un terreau plus idéal pour une belle intrigue. Et avec le soleil en plus... Franchement, cette histoire grecque, avec les coups fourrés à Bruxelles, les réunions de chefs d'Etats de 15 heures qui durent jusqu'au petit matin, les incroyables volte-faces de Tsipras, personne, personne, non, personne n'aurait pu l'inventer, pas même le scénariste le plus déjanté d'Hollywood !

O.M. : Ce qui rend la Grèce à la fois passionnante et difficile à traiter, c'est qu'elle est dans toutes les mémoires et que, contrairement à la chute de Lehman, tout le monde ou presque a un avis sur le sujet.
L'immense majorité des gens de gauche aiment Tsipras et Varoufakis et pensent que les institutions financières se sont mal comportées avec Athènes, tandis que la plupart des gens à droite estiment que les Grecs sont des feignants qui n'ont que ce qu'ils méritent.
Même entre L. et moi, il y a ce genre de discussions (l'un est journaliste, l'autre banquier, devinez qui penche de quel côté...). La vérité est évidemment quelque part entre les deux points de vue et c'est ce qui est passionnant. Là encore, L. a suivi toute la crise de très très près, il est même allé sur place, ce qui nous permet de livrer une histoire équilibrée et, je crois, très très crédible.
Dernier point : il y a beaucoup de sexe dans ce futur tome 3, bien plus que dans les précédents. Dans notre esprit ce n'est pas gratuit, simplement nous observons les faits. Strauss-Kahn, Sarkozy, Hollande, Dati, Valls... Les histoires de cul sont au coeur du pouvoir, politique ou économique. Elles mènent les gens - les hommes surtout, visiblement - à faire de très très grosses bêtises, elles poussent des types brillants à se comporter comme des simplets...
Bien sûr, on nous dira que ça n'a rien de nouveau. Chirac, Mitterrand, d'autres avant eux étaient des baiseurs compulsifs, mais les apparences restaient sauves. Chirac allait batifoler avec une célèbre actrice italienne dans un petit appart parisien, puis il rentrait manger son boeuf en daube chez Bernadette. Mitterrand avait une double vie, toute la presse le savait mais faisait semblant de regarder ailleurs. Tout ça a volé en éclat, pour le meilleur ou pour le pire. Comment pourrions-nous ne pas en tenir compte ?

«A l’ombre du Führer - Panique à la banque» de L.Gordon & Olivier Marbot - Les points sur les I 2015

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