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24 février 2015

Cristal noir, les saveurs culinaires parisiennes nimbées de zal de Michelle Tourneur

Pearl, riche héritière américaine, débarque à Paris dans l’idée un peu floue d’immortaliser la haute cuisine - et dans celle, plus ou moins consciente, d’échapper à son destin (elle m’a rappelée l’héroïne Frankie Pratt). Posant son appareil au Paquebot, y affûtant son regard, ses cadrages, elle y découvre la gastronomie nouvelle qu’invente chaque jour un duo sans pareil.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Duo formé par deux hommes que la Grande Guerre a rendu frères, Charles-Henri et Robert. Charles-Henri est le grand magicien de ce restaurant emblématique d’un Paris exalté et exaltant, cosmopolite, insouciant et artiste jusque dans ses cuisines et son ventre - des Halles où Charles-Henri va débusquer les meilleurs ingrédients, les morceaux extraordinaires, les premiers arrivages. Mais Charles-Henri Adam Chelan est un homme bien secret, qui se souvient avec tant de douleur de son enfance, comme de celle qui lui a appris la cuisine, Rose, que l’on poursuit la lecture en se demandant quels sombres secrets l’homme remâche - rassurez-vous, ils seront dévoilés. Vous saurez ce qui justifie ses accès de «zal», le spleen polonais.

« Des serviettes de table comme des falaises blanches.»

Sans doute un peu cliché, le roman de Michelle Tourneur se lit pourtant avec délectation. Il met l’eau à la bouche, donne envie de tournoyer dans cette salle art déco imaginée par le patron. La démesure des années folles saisit le lecteur et l’entraîne dans les pas de Pearl qui découvre Paris, se lie, évidemment, avec Sylvia Beach. Il y a, forcément, en toile de fond, Montparnasse, le jazz, le cercle de Gertrude Stein. Il y a, logiquement, la romance qui se noue entre Pearl et Charles-Henri.

Mais la démesure a un prix, l’oubli de la guerre a un coût. Le récit parcourt les premiers trimestres de l’année 1929, jusqu’au Black Monday. Jusqu’à la redécouverte par Robert, dans les archives de son ami le couturier Paul Poiret, d’un flacon, «Borgia 1914», aux effluves obscures, que le maître d’hôtel rebaptise «Cristal noir».

Il faut lire le roman éponyme, parce que «Tendre est la nuit», et que «Paris est une fête», en hommage aux derniers jours de celle-ci, ce crépuscule du feu d’artifice des années 20, qui s’éteint dans la nostalgie des ballets russes et se cogne à l'abrupte réalité de l’argent devenu roi.

«Cristal noir» de Michelle Tourneur - Fayard 2015

Ouvrage reçu dans le cadre de «Masse Critique», opération organisée par Babelio.

17 février 2015

La maison atlantique de Philippe Besson : souviens-toi, un de ces étés derniers...

«Repensant à tout cela, j’ai compris que nous aurions pu facilement tout empêcher mais qu’aucun d’entre nous n’a pris la décision d’arrêter la machine folle. Aucun d’entre nous n’y a songé.
Il en va souvent ainsi dans les situations où personne n’est vraiment innocent.»

photomontage © vivelaroseetlelilas

Philippe Besson publie en ce début d’année une biographie romancée de la vie de James Dean, «Vivre vite». Un livre bien différent de ce piège tendu au lecteur qu’est «La maison atlantique», un roman haletant, aux chapitres très brefs, qui vous met les nerfs à vif.

Une histoire racontée par un jeune homme qui préfère prévenir dès l’incipit : il est orphelin, ses parents sont donc tous les deux décédés, et, au fait, une simple précision, au passage : «J’ai oublié de vous dire : aucune de ces deux morts n’est accidentelle.» Et avec cette simple phrase, le ton est donné. Ce garçon, cet homme qui raconte, «la compassion n’est pas son genre», et on se doute bien qu’il n’est pas pour rien dans ces deux morts. Au moins dans l’une d’entre elles. Dès la première page, on est oppressé par cette froideur, le cynisme dégagé. Ledit cynisme ne disparaît finalement que rarement, quand les souvenirs de la mère adorée le renvoient à quelques images de mémoire d’enfant choyé par une femme attentive.

«La maison atlantique» est le récit d’évènements qui surviennent un été, alors que le père, pour des raisons qu’il conviendra au lecteur de découvrir, décide de passer quelques semaines de vacances avec son fils dans une maison que le grand-père de son ex-femme avait gagné aux cartes. Avocat d’affaires, il ne s’est guère intéressé à ce garçon qui a transformé son épouse en mère. Depuis toujours, il collectionne les conquêtes. Dans la maison d’à côté, arrive un jeune couple. Ce surgissement d’une incendiaire professeure dénuée de vocation doublée d’un architecte gentil petit mari est un signe du destin.
Tandis que le narrateur couche sans conviction avec Agathe, son père décide de séduire Cécile, la jolie voisine (le prénom confirme la parenté assumée avec «Bonjour Tristesse»). Et seul Raphaël, cocufié, ne se rend compte de rien. Un jour pourtant, quelque chose arrive : le père devient jaloux. La tragédie se noue. Et le complexe d’Œdipe se déploie...

Philippe Besson emmène son lecteur loin d’un roman de plage tranquille comme aurait pu vaguement laisser croire ce titre rieur, «La maison atlantique». J’ai souvent pensé au «Jeune homme prometteur» de Gautier Battistella, comme à Aimé dans «Le joli mois de mai» d’Émilie de Turckheim. C’est vous dire comme il n’est pas question de sable qui glisse entre les doigts.
Le sable, ici, Philippe Besson le fait coller, sinistre et mouillé, aux baskets.

«La maison atlantique» de Philippe Besson - Editions 10/18

Merci à Babelio et aux Éditions 10/18. Retrouvez ici le compte rendu de la rencontre organisée par le site.

16 février 2015

Love & other lessons : comment rater son film de campus.

1-Ne pas être le couteau-suisse que l’on prétend. Josh Radnor a réalisé, écrit « Love & other lessons » (« Liberal Arts ») et joue le premier rôle. Peut-être aurait-il pu quelque peu déléguer ? Le scénario part d'un alibi léger (un ancien étudiant est invité à un départ en retraite d'un professeur renommé) et souffre de longueurs pénibles. De plus, souvent, le jeu de Radnor est caricatural, exacerbant la personnalité de  l’adulescent en crise existentielle qu’il incarne en la personne de Jesse Fisher. Barbu, celui-ci travaille dans une Université new-yorkaise aux admissions, lit en marchant et fréquente quasi quotidiennement la librairie indépendante en bas de chez lui… N’en jetez plus.

2-Créer des personnages féminins trop stéréotypés. Oui, certes, nous avons sous les yeux un film de campus, mais la prof de lettres spécialistes des Romantiques qui devient une cougar intransigeante au lit, en plus incarnée par Allison Janney… Et puis quoi encore ? Quant à Zibby (Elisabeth Olsen), l’étudiante so cool qui fait découvrir Vivaldi à Jesse est … hipster ou normcore (je n’arrive pas à me décider, tout cela est trop postmoderne) et présente toutes les caractéristiques de la jeune femme en pleine formation intellectuelle (et sexuelle, le fantasme de l’initiation par un « poète » plus âgé étant le must).

3-Permettre des traductions – ou plutôt des changements de titres douteux. Le titre original : «Liberal Arts», permettait tout de suite de situer le film. Il allait s’agir de grands enfants batifolant sur un campus de sciences humaines – ou d’adultes se complaisant dans le fait qu’ils n’auraient jamais vraiment changé depuis leurs études (surtout lorsqu’ils ont effectué toute leur carrière de professeur sur ledit campus, comme le mentor de Jesse Fisher, joué par Richard Jenkins).
Dans le même temps, peut-on vraiment reprocher ce changement de titre ?

Josh Radnor joue l'ex-étudiant en Humanités Jesse Fisher, heureux comme Ulysse de retrouver son campus.

4-Une caution intello très vague. En effet, si on résume, ce titre «français» est bien plus réaliste que «Liberal Arts» sur le contenu du film. Il s’agit d’amour, d’amitié, de correspondance vaguement romanesque et finalement, assez peu de transmission intellectuelle. Le décor néo-gothique de l’Université (probablement le Kenyon College dans l’Ohio), et l’atmosphère de ville miniature ne suffisent à pas à rendre les dialogues intelligents. Les œuvres mythiques qui accompagneraient les protagonistes ne sont pas vraiment nommées. Seul «Twilight» est tout à fait identifiable et fait l’objet d’un débat extrêmement élevé sur ce qu’il faudrait lire ou ne pas lire. Quant au pavé que l’étudiant suicidaire lit et relit et qui est censé également bouleverser Jesse régulièrement, «Infinite Jest» de David Foster Wallace, il faut faire bien attention pour capter la référence (en France, on a surtout entendu parler de cet écrivain dépressif au moment de sa pendaison…).

Vous pouvez, en toute tranquillité, vous dispenser de ce film poseur.

« Love & other lessons » de et avec Josh Radnor ; Elisabeth Olsen, Richard Jenkins, Allison Janney etc – DVD SND 2015

9 février 2015

Sortie de boîte, une nouvelle qui sonne comme du Renaud

Jacques a dix-huit ans, on n’est pas sérieux quand on a dix-huit ans, pas de travail et rien d’autre à faire qu’errer sur les routes de campagne qui entourent son petit patelin. Des routes qui mènent et ramènent à «la seule boîte valable». Un samedi soir, sortie de boîte, les choses se gâtent. Pas méchamment, ça aurait pu arriver avant, ça a pu arriver avant - comme un sentiment de déjà-vu, et ça aurait pu être pire.

photomontage © vivelaroseetlelilas
 
En tout cas, ça suffit pour que la mère de Jacques l’expédie chez son ex-mari. L’adolescent désœuvré est alors confronté à un nouvel environnement, chez un père qu’il avait presque oublié. Mais change-t-on d’habitudes en quelques semaines ? Jacques peut-il devenir si vite adulte ?
Peut-il se tenir à l’écart des mauvaises fréquentations, qui sont aussi une alternative au travail, qui, pour vaincre l’ennui, paraissent plus séduisantes que l’intérim ?


J’ai voulu découvrir avec cette nouvelle de Jean-Christophe Millois la collection Plein feu de chez Lattès, une collection dédiée à la forme brève inaugurée il y a deux ans. C’est une réussite avec ce texte car l’auteur renvoie le lecteur à ce qui fait la fragilité de l’adolescence, ces moments de bascule, l’emprise de la bande, l’apprentissage des limites, la reconfiguration des liens familiaux - etc.

«Sortie de boîte» raconte beaucoup, en 67 pages hautes de quinze centimètres !

«Sortie de boîte» de Jean-Christophe Millois - JC Lattès, Plein feu 2015

3 février 2015

Les Forrest d’Emily Perkins, chronique d'une famille gentiment borderline

«Les Forrest». Dans ce titre qui désigne une famille, on peut presque entendre l'écho d'un rire, c'est un nom qui fait sourire, ça rappelle la forêt, ça sonne cartoon. Et d'ailleurs, ça n'est pas très sérieux, de prime abord. Les parents sont de doux dingues, ils sont partis sur un coup de tête en Nouvelle Zélande, fuir les dettes de Frank, père aux idées foisonnantes mais peu rentables...

photomontage © vivelaroseetlelilas
 
Des États-Unis, les enfants ne se souviennent pas de grand chose et rapidement l'immensité néo-zélandaise les absorbe. Dorothy, l'aînée, se remémore parfois l'Amérique. Pour Eve, mais surtout la toute petite Ruth, rien ne subsiste. Leur frère, Michael, devient rapidement un adolescent perturbé - sinon perturbateur, à ses heures perdues (nombreuses). Il faut dire que les parents sont coulants, ce sont même eux, enfin, Lee, la mère, qui leur font découvrir les libertés hippies, le temps d'un été initiatique ou traumatique (selon les enfants). Dorothy se met à sortir en secret avec Daniel, qui s'est naturellement imposé comme le 5ème enfant du couple. Daniel est le type même du garçon dont les filles s'entichent à l'adolescence : beau, libre, intelligent, malheureux - l'artiste maudit à sauver. Dorothy comprendra qu'il lui est impossible de changer pour elle. Alors, par dépit, elle se met à enfanter régulièrement avec leur ancien colocataire.
Et le lecteur de découvrir qu'Eve est partie aimer Daniel au Canada... Ce qui ne peut durer qu'un temps, évidemment.

Ils ne sont pas si excentriques, ces personnages un peu maltraités par la vie, dont la bohème reste limitée (le couple parental finit par retourner au bercail se remettre à flot avec la plus jeune, laissant leurs grands enfants à leurs frasques de collégiens). Dorothy remplit le vide de sa vie d'enfants et de calmants, Eve ... Eve finit mal. Mais c'était écrit, l'un d'entre eux devait payer pour cette insouciance généralisée.

Dans ce livre, j'ai entendu de nombreux échos de littérature anglo-saxonne féminine, essentiellement américaine - Joyce Maynard au premier chef, mais j'ai parfois pensé à l'écriture contemporaine de J.Courntey Sullivan à propos de certaines thèmes sociétaux ou féministes (pèle-mêle : le mariage, la maternité, la sexualité après les enfants, la vie domestique....).

Emily Perkins se distingue en utilisant un style spécifique, alternant des passages quasi-sociologiques et des allusions poétiques. Elle laisse tout le long du livre le lecteur à des ambiguïtés qu'elle lève peu à peu, sous la forme de flashbacks, en alternant les points de vue aussi. Et puis il y a cette fin en deux temps, un happy-end irréel suivi d'un retour à la brutalité de l'existence.
Un roman qui raconte des histoires d'amour et de désamour, tout en évoquant, de façon plus profonde, des questions philosophiques : la permanence de l'être, notamment.

Un beau texte sur les liens familiaux, ceux qui nous étouffent et ceux qui nous libèrent - parfois, ce sont les mêmes.

1 février 2015

Trois coeurs de Benoît Jacquot, le DVD anti Saint-Valentin

C’est l’histoire de trois cœurs voués à se briser, fatalement. Dans ce film sur les hasards de l’existence, c’est le destin qui a le beau rôle du méchant.
Il est d’ailleurs accompagné ou précédé d’une musique sombre, presque grandiloquente, le type d’accords qui fait frémir avant qu’un couteau ne s’abatte sur une victime.
 
Un soir, dans une ville de province volontairement innommée, Marc (Benoît Poelvoorde) rencontre Sylvie (Charlotte Gainsbourg).
C’est une sorte de coup de foudre adolescent, le regard, le désir, la marche la nuit, mais quand ils se séparent, oubliant le temps, les contingences, oubliant la vie moderne et ses impératifs, ils omettent de prévoir vraiment, correctement, n’échangent pas leurs coordonnées. 

Survivance de leur échappée, reste le briquet de Marc dans la poche de Sylvie, signe que tout cela n’était pas simplement un rêve - le doute eut été permis.
 

Mais au rendez-vous des cœurs esseulés, quand Marc arrive au jardin des Tuileries, à peine rescapé d’un AVC, il a raté Sylvie. Sylvie, ce n’est pas son genre de chercher (l’homme), de parler (à sa mère), d’expliquer (à son compagnon). Alors elle accepte de partir aux États-Unis. Et peu de temps après, c’est Sophie que Marc rencontre. Sophie qui lui rappelle, sans nul doute, cette rencontre inachevée. Sophie est la sœur de Sylvie - mais ni l’un ni l’autre ne le savent, bien sûr, Sylvie et Marc n’ont partagé qu’une nuit... La tragédie est là, tapie dans une ombre racinienne. Sophie, Sylvie, presque deux homonymes, deux sœurs à l’amour fusionnel. Elles travaillaient ensemble, elles se disaient tout, elles partageaient tout. Sans le savoir, rapidement, elles partagent, des deux côtés de l’Atlantique, l’amour d’un même homme. Lui seul est confronté au choix - qu'il fuit.

Sylvie (Charlotte Gainsbourg) & sa soeur Sophie (Chiara Mastroianni)
 
Au delà de la justesse des interprétations - chacun tenant parfaitement son rôle, le spectateur appréciera l’élégance avec laquelle sont reposées les éternelles questions du désir. Est-ce l’absence qui le nourrit ? L’impossibilité ? L’amour fou, est-ce la passion, est-ce le quotidien ? Les deux sœurs incarnent ces deux faces : l’incandescence du désir et la transgression de l’interdit, et le bonheur conjugal. C’est beau comme l’antique.

Placé sous le signe de la nouvelle vague, ce film de Benoît Jacquot a rencontré un beau succès en salles - les sensibles devraient avoir envie de revoir l’irréelle présence de Sylvie, comme la grâce de Sophie, se manifester à nous serrer notre cœur à nous.