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30 novembre 2014

Noir c’est noir, les meilleures citations déprimantes pour bien commencer la journée & concours

Folio lance une nouvelle collection ce mois-ci : les Folio entre guillemets. Avec des titres amusants («Les cheveux-vapeur du coiffeur») et des contenus originaux (le questionnaire de «Qui sèche ? Livre jeu de culture générale»). Munie de mon pessimisme constant, je me suis tournée vers «Les meilleures citations déprimantes pour bien commencer la journée» - l’ironie du titre m’a tout de suite séduite.

photographie © vivelaroseetlelilas

Et puis, celui-ci est illustré par Soledad, un dessinatrice qui me fait sourire, souvent le vendredi, évidemment. Bref. Un recueil de citations organisé en treize (forcément !) sombres parties, débutant avec «Le propre de l’homme» et se terminant sur une question : «Mais pourquoi mourir ?». Les dessins de Soledad Bravi forment de petites soupapes orangées à des réflexions au mieux désabusées, au pire désespérées.

De Virgile à Lautréamont, de Marc Aurèle à Simone Weil, réflexions philosophiques sur la finitude de l’être et poésies mélancoliques se répondent. Les poètes et grands écrivains ont douté, se sont lamentés, ont pleuré, ont regretté : Carlos Fuentes, Thomas Bernhard, Goethe évidemment. Romanciers, dramaturges, philosophes, ils ont mis les plus beaux mots sur la douleur, la perte, le malheur, la tristesse, la nostalgie, une somme de sujets absolument déprimants comme nous le promet le titre. «C’est beau, mais c’est triste.» Pour paraphraser Beaumarchais, pressons nous de rire de tout ceci, de peur d’être obligé d’en pleurer !

Il y a ceux que l’on attendait, forcément, à ce tournant du chagrin : Nerval, Cioran, Tchekhov entre autres. Pour les contemporains, des gens comme Reza sont choisis fort à propos : figure, on en peut plus à sa place, une citation d’ «Heureux les heureux».  On découvre néanmoins également de cruelles réflexions de Léonard de Vinci, par exemple : «L’homme est véritablement le roi de tous les animaux, car sa cruauté dépasse celle des animaux. Nous vivons de la mort des autres. Nous sommes des tombes marchandes.»

Cette anthologie de textes constituée par Eve et Pascal Cottin sur une idée de David Foenkinos («Il y a de l’humour à distiller tous les matins une bonne petite phrase bien sinistre, vantant à quel point tout va mal.» dans «Je vais mieux») est une belle idée à défaut d’être tout à fait heureuse !
Je vous propose, avec une certaine dose d’humour noir,  et grâce au soutien de Folio, de la gagner en ces temps de positive attitude forcenée.

Sans doute, la palme de la meilleure citation la plus déprimante revient à l’immortelle pensée de Mallarmé : «La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.».

«Les meilleures citations déprimantes pour bien commencer la journée», anthologie d’ Eve et Pascal Cottin - Folio 2014
 
Pour participer :

-il faut être fan de la page Facebook du blog
-envoyez-moi avant le dimanche 7 décembre minuit un mail à l’adresse du blog : vivelaroseetlelilas[@]gmail.com avec votre adresse postale - et le nom sous lequel vous likez ma page Facebook, s’il est différent ! Vous pouvez vous dispensez de m’envoyez vos plus sinistres pensées, ce n’est pas une condition requise ! 
Je tirerai au sort une participation parmi vos mails, et le gagnant recevra un exemplaire de l'ouvrage de la part de Folio.
Concours réservé à la France métropolitaine.

Edit du 9 décembre 2014 : Marie N. remporte l'exemplaire en jeu ! Bravo à elle et merci à tous pour vos participations dépressives ;)

28 novembre 2014

Je t’écoute : la triste vita de Diego Tribeca

Étrange que ce roman sentimental, épicé d’une légère touche de fantastique. Federica de Paolis imagine un dénommé Diego, qui travaille pour des guides de voyages et court le monde depuis des années. Un accident l'oblige à rentrer en Italie pour se faire opérer sous peine de perdre la vision partiellement, forcé de s’installer dans l'appartement où il a grandi. Celui-ci est inoccupé depuis que sa sœur Sandra s’est installée aux États- Unis avec son mari.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Le fantastique intervient extrêmement vite : Diego se rend immédiatement compte que la ligne téléphonique de l’appartement permet d’écouter les conversations entrantes et sortantes de tout l’immeuble. Très seul, en proie à une certaine détresse du fait de cette inactivité forcée et de l’approche de la quarantaine, l’écoute de ses voisins devient rapidement addictive : Diego n’a guère vécu même s’il a sillonné la planète et il se repaît de ces vies qui s’offrent entièrement. En effet, il a accès à toutes les versions que peuvent donner une famille, un couple… de leur quotidien, de leurs problèmes de santé, sentimentaux ou sexuels.

Tout aussi vite, il choisit d’interférer dans leur vie : il rencontre Martha, qui espère guérir de son cancer, il s’intéresse beaucoup au couple que forment Pietro et Agnese, au point de les photographier et d’envoyer le cliché à l’artiste contemporain Ron Mueck, il s’inquiète pour «l’aigrette», jeune fille anorexique dont la mère semble pas vouloir regarder la maigreur.

Je n’ai été que partiellement convaincue par ce roman. D’abord, le personnage de Diego n’est guère sympathique. Certes, ce n’est pas forcément une raison pour ne pas apprécier un protagoniste. Mais en l’occurrence, un homme qui suscite davantage d’empathie, aurait sans doute davantage convenu.

Ensuite, j’ai été gênée par le fait que les habitants de l’immeuble soient aussi réceptifs à cet homme revenu de loin et surtout de tout – de nos jours, les gens sont-ils vraiment aussi confiants ? Cela est très improbable, même si le fantastique autorise des libertés d’écriture.
Enfin, le traitement des scènes de sexe … que dire ? Je ne pense que pas que cela soit la traduction de l’italien, l’auteure a dû réellement écrire des choses aussi crues que «elle se l’enfile elle-même» et utiliser la récurrence du verbe «baiser». Une certaine vulgarité gratuite qui détonne avec le reste du texte, au registre plutôt mélancolique et introspectif. La chair est triste dans «Je t’écoute».

En définitive, «Je t’écoute» m’a plu dans son déroulé narratif, car on découvre la vie d’un immeuble, d’une petite communauté qui se rassemble, et le fait qu’à force de découvrir les secrets des autres, Diego finisse par devoir se confronter aux siens, comme un juste retour des choses, m’a amusée. La sensation d’avoir affaire à un texte inégal n’en demeure pas moins gênante. Sauf à considérer «Je t’écoute» comme totalement inclassable, ce que certains, tombés sous le charme, ont décrété.

« Je t’écoute » de Federica de Paolis – Le Livre de poche 2014

22 novembre 2014

Sans oublier d’Ariane Bois : tomber, se relever

Après « Et les jours pour eux seront comme les nuits » et  « Hannah », Ariane Bois clôt cette année une trilogie marquée par la perte avec « Sans oublier ». Dans ce livre douloureux, en partie autobiographique, l’écrivaine évoque le décès de sa mère, alors qu’elle n’a pas trente ans. Déjà privée de son frère, qui avait suivi le mot de Nizan et s’était suicidé à vingt ans, l’héroïne bascule dans le plus profond chagrin.


D’abord il y a le choc de l’accident, de l’annonce mondialement diffusée de la mort maternelle, l’hélicoptère écrasé en URSS, la terrible nouvelle qui dévaste et isole. Ensuite, l’impossibilité d’envisager le deuil enfonce celle-ci dans la dépression. Le lecteur chute avec la communicante désormais incapable de se rendre à son travail, de s’occuper de ses enfants, d’aimer son mari.

La spirale infernale du doute de soi, de l’estime perdue, des calmants puissants se referme sur elle, lentement mais sûrement. Jusqu’où faut-il tomber pour se relever ? Malgré les tentatives des autres pour l’aider, la narratrice souffre toujours davantage. Elle fugue. Un peu, puis beaucoup. Elle se souvient trop de sa mère adulée, à la profession de rêve : reporter (« On ne frimait pas, c’était ainsi. Son travail, sa vie, et finalement sa mort, loin, si loin de nous. ») ; de son enfance engagée (« on défilait contre le nucléaire à Fessenheim et la militarisation du Larzac en attendant le Grand soir. »).
Mais à force, les vivants en perdent leur consistance et elle s’éloigne, encore et encore.

Dans ce livre difficile, qui renverra les uns et les autres à ses propres morts, à ses propres deuils, à ses propres souvenirs, l’auteure trouve les mots justes pour parler de la solitude de cette femme moderne. Jamais nommée, comme « l’Homme » qui partage sa vie, cette dernière devient elle-même fantôme à force de converser avec les spectres qui la hantent.

La résilience arrive, enfin, par des chemins détournés, grâce au secret de famille mis au jour dans une province lointaine, et qui permet d’expliquer, de comprendre, - de vivre à nouveau. Un récit sans doute cathartique pour son auteure.

Ce livre a reçu le prix Charles-Exbrayat 2014.

20 novembre 2014

Les 400 coups de génie : Truffaut à la Cinémathèque française

7 excuses pour faire l’école buissonnière et se rendre à la rétrospective sur le réalisateur français à l’occasion du trentième anniversaire de sa mort: 

1-Être fiévreux. Vous connaissez sûrement le cinéaste installé, reconnu mais peut-être pas le critique virulent, passionné et engagé dans le monde du 7ème art. L’exposition montre des documents révélant la fièvre de Truffaut en ce qui concernait les idées et la théorie cinématographique, lui qui avait déclaré: « Je veux que mes films donnent l’impression d’avoir été tournés avec 40° de fièvre ». Les unes rédigées par Truffaut pour le magazine Arts, sur la mort de James Dean notamment, dévoilent un jeune trublion aux idées géniales et contestataires, loin de l’image de père fondateur du cinéma français que l’on retient habituellement.



2-Avoir un fou rire. Les vidéos inédites issues d’archives mises à disposition par la famille du cinéaste méritent d’être toutes visionnées (si on se place bien sous l’enceinte au plafond on entend parfaitement!). Le casting de Jean-Pierre Léaud pour «Les 400 coups» et la conversation très sérieuse qu’il entretient avec son jeune coéquipier Patrick Auffay sur le métier d’acteur et sur leurs carrières respectives est incroyablement drôle.

3-Tomber amoureux. Jeanne Moreau, Marie Dubois, Françoise Dorléac, Claude Jade, Catherine Deneuve, Bernadette Lafont, Isabelle Adjani, Nathalie Baye, Fanny Ardant, et pour ces messieurs Charles Aznavour, Jean-Pierre Léaud, Charles Denner, Jean-Louis Trintignant et Gérard Depardieu. Difficile de résister aux charmes de ces acteurs au sommet de leur jeunesse et au plus fort de leur art… celui de la dispute de couple !

Claude Jade et Jean-Pierre Léaud dans Domicile conjugal, 1970

4-Retomber en enfance. Une partie des longs-métrages de Truffaut est centrée autour des thèmes de l’enfance et de l’éducation. Lui-même enfant rebelle puis autodidacte, le réalisateur n’a jamais abandonné le parti des enfants et la volonté de leur offrir un cinéma à leur mesure. L’exposition présente la fabrique de films tels «L’Argent de poche» et «L’enfant sauvage» mettant en scène des centaines d’enfants dont on se demande si ils sont acteurs ou réalisateurs.

5-Vivre en bon Trufaldien(ne). De la reconstitution de son bureau de travail à la présentation de costumes portés par Catherine Deneuve sur le tournage du «Dernier Métro», en passant par les jolies improvisations de jeunes actrices et acteurs français filmés par Axelle Ropert, la rétrospective a de quoi vous aider à incarner le cinéma de Truffaut au quotidien. Attention à ne pas répéter les erreurs du jeune Doinel !

6-Traverser l’Atlantique. Le monde de François Truffaut s’est aussi construit avec ses voyages et amitiés fructueuses aux États-Unis. En 1966, Truffaut publie un livre d’entretiens avec Alfred Hitchock, traduit et édité dans le monde entier et connu des cinéphiles comme le Hitchbook. Le cinéaste enfile aussi en 1977 le costume d’acteur pour les besoins de Spielberg dans Rencontres du troisième type.

7-Reprendre un journal intime. En partenariat avec l’INA, la Cinémathèque française propose un site web sous la forme de 15 chapitres narrés par le réalisateur, extraits d’interviews, d’émissions de radio, de cahiers. Les chapitres sont à égrener au fur et à mesure et s’ouvrent comme un calendrier de l’avent, compilant pour les internautes un trésor de visuels, d’extraits sonores et de vidéos. De quoi découvrir la personnalité du réalisateur si vous ne pouvez vous rendre à l’exposition.

François Truffaut & Jean-Pierre Léaud  © Richard Avedon

Jusqu’au 25 janvier 2015.

« François Truffaut »
Cinémathèque Française
51 rue de Bercy
75012 PARIS

18 novembre 2014

La Reine des Quatre Royaumes : critique & concours

Oyez, oyez, gentes dames et beaux damoiseaux, lisez donc «La reine des quatre royaumes» qui vous apprendra bien des choses sur la belle Yolande d’Aragon !
Quoi ? Qu’entends-je ? Vous n’avez jamais ouï dire quoi que ce fût sur cette dame-ci ? Diantre, c’est un mal auquel il faut absolument remédier !
Oyez, braves gens, écoutez le récit de la princesse Marie-Christine de Kent !

graphisme © vivelaroseetlelilas

Yolande d’Aragon, à l’aube de ses vingt ans, se marie. Elle quitte l’Espagne pour rejoindre le jeune Louis, duc d’Anjou, pour l’épouser en Arles. Par ce mariage, Yolande devient reine de quatre royaumes : Naples, Sicile, Chypre et Jérusalem. De fait, Yolande n’est pas vraiment souveraine de ces royaumes, surtout pas de Jérusalem. Et encore moins de Naples, qui fut l’Arlésienne de la famille, le rêve de tous les hommes d’Aragon qui combattirent pour récupérer ce territoire qu’ils considéraient leur : le père de Louis II, l’époux de Yolande lui-même, leur fils Louis III…

Yolande d’Aragon règne avant tout sur l’Anjou et la Provence. Partisane des Armagnacs, Yolande est une femme qui dirige, administre, arbitre : elle est souvent seule, Louis II parti combattre en Italie… J’ai d’ailleurs apprécié cette description de son rôle : il montre à quel point certaines femmes pouvaient, au Moyen-Age, être détentrices d’un véritable pouvoir. Même si, souvent, il faut user d’intrigues et placer ses hommes ! C’est un personnage sympathique, pour lequel on sent que l’auteur a elle-même une grande admiration : elle a tenu son rang, réussi à faire aboutir beaucoup de ses prétentions et géré ses domaines avec pragmatisme. Mais elle a également élevé nombre d’enfants (les siens, mais d’autres également, vous le découvrirez en lisant «La reine des quatre royaumes»).

De ce grand roman historique qui brasse les alliances des familles comme le quotidien de la noblesse, et, dans une moindre mesure, des plus humbles, on conserve après lecture le souvenir d’un agréable voyage dans le temps, une lecture qui fait également réviser son Histoire de France (des provocations de Jean sans Peur à Jeanne d’Arc).

On regrette quelques longueurs, quelques lourdeurs, mais les romans historiques sont ainsi faits que lorsqu’ils sont bien étayés on se surprend à bâiller, et lorsqu’ils se mettent à devenir trop fictionnels, le lecteur suspecte immédiatement une trahison historique…

Aussi, je vous propose de juger en vous offrant un exemplaire de ce beau livre, grâce au soutien des éditions Télémaque !

Pour participer :

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-envoyez-moi avant le mercredi 26 novembre minuit un mail à l’adresse du blog : vivelaroseetlelilas[@]gmail.com avec votre adresse postale - et le nom sous lequel vous likez ma page Facebook, s’il est différent !
Je tirerai au sort une participation parmi vos mails, et le gagnant recevra un exemplaire de l'ouvrage.

Edit du 28/11/2014 : suite au tirage au sort effectué hier soir, Amandine recevra un exemplaire du roman. Merci à toutes et tous pour vos nombreuses participations !

«La reine des quatre royaumes» de Marie-Christine de Kent - Éditions Télémaque 2014

15 novembre 2014

Savannah dream, la passion est un plat qui se mange froid

Parfois, il arrive qu’on déroge à ses propres règles, à ses propres lois, à ses propres principes. Ainsi, ici, alors que je n’ai pas terminé mes critiques de la rentrée littéraire de cette année, ni même celles des nouveautés diverses qui m’auraient récemment plu, je vais vous parler d’un livre publié... l'année dernière. Comme « Les Jacarandas de Téhéran », ce n’est pas un roman sur lequel on a glosé ici et là, il a été injustement peu remarqué.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Dans « Savannah Dream », Julien, lui aussi, déroge à ses propres principes – à des principes bien plus vitaux que ceux énoncés précédemment !  A des préceptes de vie qu’il a longuement mis en place pour se protéger, lui, l'enfant mal-aimé. En peu de temps, le sociologue va se décider à abandonner la recherche vertueuse menée au CNRS français pour partir aux USA travailler pour l’incarnation du grand capital : Coca Cola. À Atlanta. Dans le Saint des saints.
Il y côtoie une célibataire attirante, aguicheuse et antipathique : Maud. La routine de son couple avec Hélène le saisit soudainement lorsqu’il fantasme les nuits qu’il pourrait vivre en compagnie de cette inconnue…
 
Cécilia Dutter réussit follement un livre qui fait d’un adultère un thriller effrayant. En effet, Julien ne fait pas seulement fi de ses principes en matière scientifique, il abandonne également la fidélité conjugale jurée pour tomber dans les filets bien tressés de Maud. Celle-ci déploie une stratégie que l’on pourrait croire usée jusqu’à la corde (Suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis…), mais dans des proportions qui entraînent Julien au bord de la folie.

« L'équilibre ou le chaos. La sécurité affective ou le vertige du désir. Durant des années, j'ai eu l'une sans avoir effleuré l'autre. L'existence était simple, alors. Il suffisait de se laisser couler dans la moiteur de la tendresse. Maintenant que je connais la fournaise des sentiments, il me faut choisir : mourir à petit feu ou brûler vif.  »

photomontage © vivelaroseetlelilas
   
Sur les rivages de cette passion incendiaire, de cette brûlante emprise, on est mené d’une main de maître par une conteuse qui nous en fait voir de belles avant de nous révéler l’effrayante vérité que contient la domination perverse de Maud sur Julien.
 
Ce dernier livre de l’écrivaine donne furieusement envie de se plonger dans les précédents !

13 novembre 2014

Les Jacarandas de Téhéran : d’une révolution à l’autre, parcours poignants

«Les Jacarandas de Téhéran» est un roman terrible. Il débute alors que la Révolution iranienne est confisquée par les religieux. La République islamique instaurée, certains ont choisi, malgré tout, de continuer la lutte, de résister à la nouvelle forme qu’a pris l’oppression. Ce sont ces hommes et ces femmes fous de courage, épris de liberté, que nous rencontrons au seuil du roman. Ils ont autour de vingt-cinq ans. Certains ne ressortiront jamais des geôles du régime, une fois emprisonnés et torturés…
 
photomontage © vivelaroseetlelilas

Parfois ces jeunes engagés sont également de jeunes parents, et les enfants de ces prisonniers politiques sont élevés par leurs proches. Parfois, il arrive même qu’ils naissent en prison… C’est le cas de Neda, la fille d’Azar. C’est avec elle que débute le roman - et qu’il se termine.
 
L’emboîtement des histoires et des temporalités, entre la répression du début des années 80 et la révolution de 2009, nous donne à connaître sa famille étendue, ses cousins plus ou moins lointains, tous passés à un moment à l’ombre du jacaranda de Zinat. L'aïeule bienveillante a tenté de protéger leurs premiers pas des bombardements irakiens comme des ennemis de leurs parents, aidée par sa fille Leïla, qui a refusé de s’enfuir - et a éduqué les enfants des autres : Neda, Forugh, Dante, Sara, Omid…
 
L’histoire de Sheida, à qui sa mère fait croire pendant des années que son père est décédé d’un cancer, submerge le lecteur d’épouvante. Le choix de Maryam se défendait, la quête du père tout autant. Lorsque le secret éclate, tout se brise : «Sheida fixe sa mère, muette, abasourdie. C’est comme si son père venait tout juste de mourir, comme si des décennies n’étaient pas passées. Maryam est toujours là, dans cette vieille maison, en train de regarder son mari à qui on bande les yeux et qu’on emmène. Elle ne l’a jamais quitté, ne s’est jamais éloignée de ce moment. Elle s’est enterrée vivante au milieu de toutes les choses qui ont échoué, qui n’ont été qu’un anéantissement.»

Le style de l’auteur, malgré le propos terrifiant qu’il soutient, reste léger, parfois même perce un certain humour noir : ainsi cette peur des claquettes immondes des gardiens de la révolution me hantera peut-être encore davantage que leur description glaçante puisque parfois, on a envie de rire de ces silhouettes aussi menaçantes que ridicules. J’ai pensé à «Persepolis», de Marjane Satrapi.

Sahar Delijani est néé en prison comme Neda. Elle raconte, grâce à ce double littéraire, l’Iran contemporain, post-révolutionnaire et actuel. Sans doute cette dimension autobiographique ajoute-t-elle à l’émotion qui étreint souvent à la lecture de ce premier roman.
Sur le blog, un petit livre plus léger sur l’Iran post-révolutionnaire, regardé du point de vue de l’exil.

6 novembre 2014

La passion Dodin-Bouffant : une bd au goût relevé !

Dans ma besace chargée de trésors ramenés du Festival Quai des Bulles, il y avait cette BD incroyablement savoureuse qu’est «La passion de Dodin-Bouffant», adaptation d’un roman de Marcel Roult («La vie et la passion de Dodin-Bouffant, gourmet») publié en 1924. Mathieu Burniat nous y fait saliver devant des pages entièrement dédiées à la célébration de la gastronomie française sous le Second Empire.
 
photographie © vivelaroseetlelilas

Dans un petit coin bien typique du Jura, une incarnation de l’art français du bien manger promène ses sourcils broussailleux sur son entourage d’un regard paternaliste : Dodin-Bouffant, qui raffole des ortolans.
Il est accompagné de compères, bien sûr, car la bonne chère, ça se partage. Lorsque le notaire Beaubois, le médecin Rabaz, et Magot, marchand de bestiaux ne passent pas le temps au Café de Saxe, il sont admis à la table de Dodin-Bouffant, qui est le plus fier et se prend donc pour lui.
Pourtant, un jour, brisant cet équilibre culinaire parfait, l’inconcevable se produit : Eugénie, la belle Eugénie, déesse de la cuisine de Dodin-Bouffant meurt brutalement à 56 ans.

Après une période de deuil, qui passe par l’ingurgitation de mets absolument indignes du palais de notre gourmet au Café de Saxe, il s’agit de trouver une remplaçante à l’irremplaçable Eugénie Chatagne. Les prétendantes au poste se succèdent, et aucune ne peut résister aux questions pointues ni à la pression de Dodin-Bouffant. Pourtant, un jour, un villageois apporte à l’irascible gros homme des pommes de terre rôties dans leur robe, garnies d’une farce élaborée au départ d’une queue de bœuf, rissolée dans sa graisse, cuite ensuite dans un bouillon de légumes et arrosée d’un verre de vin jaune… et je ne vous dis pas tout.

La cuisinière, Adèle, est tout naturellement appelée à servir sous la houlette de Dodin. Oui, mais voilà, la jalousie d’un prince s’en mêle…
 
S’il y a bien un album dessiné avec une truculence jubilatoire, qui fait saliver à toute heure la journée, au trait de crayon irrésistible, c’est certainement celui-ci.
À s’offrir, à contempler, à prêter à sa mère, son oncle gourmand…
 
«La passion Dodin-Bouffant» de Mathieu Burniat - Dargaud 2014

Une précision cependant : quant aux ortolans, qui ne jouent pas une place négligeable dans ce superbe opus, leur chasse et donc leur consommation sont aujourd’hui interdites - certains comportements décrits dans cette BD ne sont pas à reproduire chez vous.

3 novembre 2014

Bienvenue au Tristesse Club de Vincent Mariette !

Qu’attendre de ce film homonyme d’une chanson de Houellebecq dont le titre improbable fait autant allusion aux « Émotifs Anonymes » qu’au « Bonjour Tristesse » de Sagan ? Quels fruits récolter de cette petite production aussi discrète qu'ingénieuse ? De l’humour noir, une atmosphère à la François Ozon, voire, certains l’ont évoqué, Wes Anderson, et certaines surprises…

 Le scénario commence de façon fort banale : deux frères, Léon et Bruno (Laurent Lafitte et Vincent Macaigne), qui ne se voient guère, sont appelés à assister aux funérailles de leur père, avec lequel ils étaient brouillés.
 
Au funérarium, une jeune femme, Chloé (Ludivine Sagnier) se présente comme leur sœur. Bientôt elle révèle qu’en fait, le père ne serait pas mort. Elle, qui était en contact régulier avec leur géniteur commun, s’inquiétait de cette disparition soudaine.

Sachant la haine des fils pour leur volage papa, elle a préféré leur annoncer un décès afin de s’assurer de leur venue. D’abord outrés par ce mensonge, les deux frangins - aussi dissemblables qu’attachants - décident de mauvaise grâce de lui prêter main forte.
Le film de Vincent Mariette baigne dans une atmosphère étrange : l’histoire familiale déstructurée se recompose sous les yeux du spectateur, dans un paysage savoyard désertique embourbé dans un été sans fin. Le père haï habitait un vieil hôtel, juché au-dessus d’un lac (les habitués reconnaîtront Aiguebelette), figé dans sa décoration des années 70. Des cabanes de pêcheurs sont désertées, seuls quelques ados barrés semblent peupler les lieux – si l’on excepte la bande de chiens errants !

Léon (Laurent Lafitte), Bruno (Vincent Macaigne) et Chloé (Ludivine Sagnier)
 
Un décor de thriller donc, pour une comédie grinçante sur les liens familiaux, autour de la figure d’un Don Juan en perte de vitesse et d'un père indigne, de deux frères confrontés à leurs souvenirs d’enfance alors qu’ils traversent tous deux des crises existentielles, outsiders dépassés par la figure paternelle mégalo…

Ce premier long-métrage du réalisateur augure de prochains très bons films, à l’image de celui-ci, décalé et surprenant, entre dépression et rédemption. Sorti le 4 juin dernier en salles, il est désormais disponible en DVD chez Blaq Out.