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28 mai 2014

SuperZelda, une déception art déco

Depuis le mois de mars, moment de la sortie de cette lourde BD, j’ai hésité à vous en faire une petite recension. Si l’album est prenant, je suis beaucoup plus circonspecte quant au dessin.

photomontage © vivelaroseetlelilas

«SuperZelda» est une biographie de Zelda Fitzgerald, l’épouse flamboyante de l’écrivain Francis Scott Fitzgerald. Garçonne libérée, Zelda est belle, inconséquente, et follement amoureuse de Scott. Mais leur vie a beau être un symbole doré des années folles, la jalousie réciproque régnant dans le couple n’en a pas fait un mariage heureux. Dans cette union moderne où chacun souhaite le bonheur de l’autre mais aussi la réalisation de soi-même, c’est Zelda qui perd au change : les années 20 sont certes des années de libération, mais somme toute très relative pour la femme. Zelda elle-même, malgré son anticonformisme, subit les influences sudistes de son enfance. Scott, quant à lui, considère que c’est lui l’écrivain, le Créateur, que les emprunts qu’il fait aux écrits de sa femme ne relèvent pas du plagiat. Ainsi leur union est aussi le symbole de la Génération perdue, une génération pétrie de contradictions.
 
La BD retrace leur errance : Sweet home Alabama mais ennuyeuse, ivresse new-yorkaise et tourbillon parisien, fuite italienne. Évidemment, impossible de décrocher d’un récit pareil, lors même qu’on l’a déjà lu mille fois, dans les biographies de l’un, de l’autre, du couple, et dans les propres œuvres des Fitzgerald eux-mêmes - évidemment.

 © Tiziana Lo Porto et Daniele Marotta

Pourtant, le graphisme m’a vraiment déplu. Le parti pris de la bichromie en bleu et gris est tout à fait classieux mais sans tomber dans le bling bling de Gatbsy par Baz Luhrmann, un peu de couleur n’aurait pas nui à l’évocation de cette époque. Les problèmes psychologiques de Zelda sont cependant tout à fait servis par ce bleu délavé, me répondrez-vous sans doute. La cloche de détresse qui l’étreint étouffe tout à fait aussi le lecteur - sans doute un peu plus que nécessaire. Et que dire des visages des protagonistes, qui ne ressemblent pas d’une planche à une autre (voire même d'une case à l'autre) ? C’est sans doute ce qui m’a le plus irritée. Si Zelda et Scott étaient beaux, pourquoi les représenter laids ?
Si toutefois vous aviez des éléments de réponse à cette épineuse question (hommage à Oscar Wilde et Dorian Gray ?), n’hésitez-pas à les partager.

26 mai 2014

La liste de mes envies, mercredi au cinéma

Inutile sans doute de rappeler ici le triomphe de ce roman qui doit son succès monstre au bouche à oreille. Sans doute aussi, inutile de rappeler l’histoire de la petite mercière d’Arras qui se retrouve heureuse gagnante de 18 millions...

Heureuse ? Eh bien non, puisque Jocelyne craint par dessus tout que cette somme tout à fait faramineuse ne trouble le bonheur simple qu’elle a réussi à construire. Cette construction fragile sur des rêves d’enfant à jamais enterrés, elle n’a guère envie de la valoir vaciller, fut-ce pour un Cayenne à offrir à son mari. Jocelyne réfléchit, et en réfléchissant, établit la liste de ses besoins, de ses envies.

Que pouvait faire le cinéma avec une passion aussi encombrante du lectorat féminin pour un tel livre ?… Le parti pris de Didier Le Pêcheur et des producteurs a été de faire un film moins sombre que le roman.
 
Jocelyne, par la grâce du grand écran, incarnée par Mathilde Seigner, perd tous ses kilos superflus, Jocelyn est bien moins brutal que le Jo de Grégoire Delacourt. Les jumelles sont passées à travers le filtre «Amélie Poulain» et en ressortent des créatures dont l’habitat naturel semble bien plus être le Marais qu’Arras (il faut voir Frédérique Bel habillée comme pour aller danser au Baron)…

Alors, est-ce à dire que le film trahit le pathos du livre et qu’on en ressort déçu ? Absolument pas. Comme l’a dit le réalisateur que j’ai pu entendre lors de l’avant-première organisée par Le Livre de Poche, sa Jocelyne est une Jocelyne parmi d’autres. Et puis, cette glamourisation du livre n’est pas si malvenue. Des boucles parfaites de l’héroïne aux mensonges de Jo sur l'usine, de la mercerie cocon au refuge, bref, tout concourt à faire du film une comédie qui glisse, lentement mais sûrement, vers la comédie dramatique pour enfin rejoindre le registre du drame.
En effet la fin ne change (presque) pas, et finalement, le film montre davantage de résilience chez cette Jocelyne-ci, et ça fait du bien au moral !

Et vous, avez-vous l'intention d'aller voir cette adaptation ? Ou voulez-vous conserver votre «Jocelyne» ?
 
Mathilde Seigner, Cécile Rebboah, Frédérique Bel, Virgine Hocq © Daniel Angeli
 
«La liste de mes envies», un film de Dider Le Pêcheur avec Mathilde Seigner, Marc Lavoine, Frédérique Bel, Patrick Chesnais, Virgine Hocq…- en salles le 28 mai 2014
 
«La liste de mes envies» de Grégoire Delacourt - Le Livre de Poche 2013

20 mai 2014

Les liens du mariage : Are Diamonds a girl's best friend ?

15 avril 1939. Le mannequin Margaret Wood se maquille, assise devant une grande glace. Elle s’apprête à figurer dans une publicité. La superbe photo de Kurt Hutton qui a été choisie pour la couverture des «Liens du mariage» («The engagements») renvoie à la publicité, au marketing, au glamour.
 
photo © vivelaroseetlelilas

 Le troisième roman de J. Courtney Sullivan raconte, entre autres histoires, celle de la construction publicitaire du mythe du diamant. Incontournable. Eternel. A diamond is forever. Un slogan inventé par Frances Gerety. A tout seigneur, tout honneur, c’est avec l’histoire de Frances que s’ouvre le livre. Une fois encore, l’auteure américaine a choisi l’alternance de points de vue, le roman choral, pour évoquer l’institution du mariage depuis l’après-guerre. Ainsi le lecteur est plongé dans le monde de la publicité de Frances (très «Mad Men», faut-il le préciser ?), celui d’Evelyn, minée par le divorce de son fils dans les années 70, l’entourage de James, qui, à la fin des eighties, galère sec. Delphine, elle, s’éprend d’un soliste star, et la Parisienne quitte mari et 7ème arrondissement pour la solitude de l’expat au repos forcé. Quant à Kate, minée par les malheurs du monde, elle tente de trouver un équilibre après avoir quitté le centre de New-York suite à la naissance de son deuxième enfant.

Ces cinq histoires, j’en ai l’habitude désormais avec cette écrivaine, prennent le temps de se mettre en place. Le suspens ne vient qu’après les scènes d’exposition. Rapidement pourtant, j’ai été déroutée qu’elles ne s’entrecroisent pas plus vite : après «Les Débutantes» et «Maine», c’était légitime mais J.Courtney Sullivan ne se répète pas. Le lien entre les histoires purement fictionnelles (en dehors de l’histoire vraie de Frances Gerety) se fait bien plus tard… Même si je ne vous surprendrais pas en vous disant qu’il s’agit de diamant, je vous laisse découvrir le rapprochement alors à opérer entre tous ces destins.
Ce roman est un page turner extrêmement prenant comme les livres précédents et malgré les centaines de pages, il s’engloutit. Frances va-t-elle accéder au club auquel, célibataire, on lui refuse l’accès ? Evelyn peut-elle dissuader son fils de divorcer de l’épouse charmante qu’elle lui a fait rencontrer ? James risque-t-il de sombrer de désespoir dans l’alcoolisme ? Delphine a-t-elle bien fait de tout quitter pour un homme bien plus jeune qu’elle ? Comment Kate va-t-elle vivre le mariage de son cousin adoré, alors qu’elle rejette le mariage depuis toujours ?


Autant de questions qui vous empêchent rapidement de faire autre chose que poursuivre votre lecture.
Néanmoins, par rapport aux précédents livres de la romancière, auxquels il est difficile de ne pas penser, je regrette de ne pas sentir son point de vue plus clairement. J’aimerais penser qu’elle est plutôt du côté de Kate, terrifiée par ce que charrie d’immonde le commerce des pierres, mais la morale du dénouement fausse cette idée. Courtney devient plus optimiste. Tant que ça n’est pas béat, je la suis !

«Les Liens du mariage» de J.Courtney Sullivan - Rue fromentin 2014

18 mai 2014

Chercher Proust... pour se trouver soi-même

Mardi 13 mai. Je prends la ligne 6 du métro, il est près de 14h. J’ouvre mon livre à Etoile, je sais que j’ai presque 20 minutes de lecture avant Montparnasse. A la station Boissière, un homme s’assoit à ma gauche. De temps à autre, le temps du trajet, je ris sous cape. Le livre est désopilant. Un humour parfois noir qui me fait sourire bruyamment. Mon voisin n’arrête pas d’essayer de lire par-dessus mon épaule, mais ce n’est pas pratique en essayant tout de même d’être discret. En plus, je lis vite alors il abandonne. A proximité de Montparnasse, mue par la pitié et un altruisme invraisemblable dans le métro parisien, je referme le livre et le garde quelques secondes à plat. Cher voyageur, vous avez eu ainsi le temps de noter le titre de ce livre qui fait rire.

Chose qu’on n’attend pourtant guère a priori d’un roman qui a pour titre « Chercher Proust ».
Et néanmoins, c’est drôle. Un humour presque british et fondé sur la connivence littéraire...


Dans « Chercher Proust », Michael Uras raconte l’histoire d’un homme passionné par Proust depuis sa plus tendre enfance – et les conséquences de cette passion dans notre impitoyable monde moderne. Le poster incongru dans la chambre d’un très jeune garçon, les lectures de la Recherche, puis forcément les études de Lettres, et enfin, consécration, les études proustiennes. Proust pour horizon indépassable.

En dehors de l’écrivain, le narrateur n’a en effet pas vraiment de vie propre. Terrorisé par Mathilde, il forme avec elle un couple mal assorti. Son meilleur ami l’abandonne régulièrement. Mais Jacques a un plan : il croit avoir découvert un personnage qui pourrait révolutionner les travaux consacrés à  l’écrivain. Il est sur la piste d’un inconnu, repéré sur une photographie… L'homme serait vivant. La mécanique est lancée !

J’ai beaucoup apprécié ce livre, l'autodérision sympathique du narrateur, que l'on sent double romanesque de Michael Uras. On ne peut qu'être amusé par les différents niveaux de lecture, et par ces questionnaires dits de Proust qui émaillent le récit. La prochaine fois que quelqu'un m'agacera, comme Jacques, j'écrirai moi-même les réponses de son questionnaire. Il y a des livres qui vous donnent de très bonnes idées !

« Chercher Proust » de Michael Uras – Le Livre de poche 2014

Et : Un autre roman-hommage à Proust à découvrir ici.

16 mai 2014

Des ciseaux et de l'eau ! #création #crowdfunding

Pour ce billet, je sors un peu du quotidien de ce blog. Parce qu’en mai, fais ce qu’il te plait, je fais une petite entorse à ma ligne éditoriale (quoi, laquelle ?) en évoquant deux projets de crowdfunding que je trouve intéressants.
Ce type de financement alternatif fonctionne avec les petits deniers de Monsieur et Madame Toutlemonde, pris de passion pour une initiative menée à deux pas de chez eux ou bien d’un évènement à l’autre bout du monde. Le crowdfunding n’empêche pas les banquiers d’aligner aussi leurs sous.
Bref, plusieurs plateformes existent, vous le savez sans doute. Actuellement, sur KissKissBankBank j’ai donc sélectionné :

- Draft : atelier de fabrication collaboratif et e-shop, Draft devrait proposer une surface de coworking pour tous ceux qui impriment, cousent, découpent au laser et/ou photographient. L’espace se situera dans la Halle Pajol, bâtiment écolo depuis sa rénovation. Un atelier conçu comme un couteau-suisse ! 
 


- La piscine : l’actrice Rosa Bursztein prévoit de réaliser son premier court-métrage, portant le nom évocateur d’un grand film : La piscine. Chez elle aucun meurtre en prévision, mais l’indécision d’une jeune femme à faire ce qu’elle a décidé de faire… «La tache la plus facile apparaît insurmontable, lointaine.» Grande curiosité pour ce projet qui propose de traiter de nos petites interrogations existentielles avec humour !



N’hésitez pas à me parler dans les commentaires de projets que vous soutenez !

14 mai 2014

Le peintre d'éventail : permanence du Zen dans le Japon moderne


Le hasard faisant bien les choses, alors que j’écrivais ma note sur «Le Peintre», album imaginé par deux Japonais, je terminais «Le peintre d’éventail», récit d’inspiration nipponne. Le 25ème roman d’Hubert Haddad, écrivain, peintre et historien, est à la fois exotique - bien que son auteur s’en défende – et très contemporain. Il m’a fallu d’ailleurs revenir sur l’incipit après un début de lecture : je réalisais que l’intrigue se déroulait de nos jours alors que par facilité, je me coulais déjà dans le Japon immémorial de haïkus énigmatiques, en fait également de la plume du romancier. Celui-ci a d’ailleurs également publié « Les haïkus du peintre d’éventail », car il en a rédigé énormément au moment de l’écriture du roman.
 
Matabei, suite à un évènement traumatique, quitte sa vie de cadre moderne pour une pension de famille isolée sur l'île de Honshu. Là, dans la contrée d’Atôra, il laisse un vieillard le sauver. Cet homme, le jardinier de la pension, artiste humble, l’initie progressivement à l’art délicat de la peinture d’éventails comme à celui, tout aussi délicat, de l’agencement des plantes. Puis il vient un jour où la transmission est faite et le vieil homme peut s’éteindre. Alors il est temps pour Matabei d’instruire à son tour le jeune Hi-han, affecté aux cuisines…

 « Peindre un éventail, n'était-ce pas sagement ramener l'art à du vent ? »
 
Pourtant, l’apprentissage tourne court. La pension n’est pas l’ermitage, situé dans les hauteurs, ce n’est pas un monastère. Havre de paix pour âmes égarées, cocon abritant des amants pourchassés, la maison de Dame Hison n’est pas banale, et des rencontres décisives peuvent encore se produire, même pour ceux qui, comme Matabei Reien, semblent devenus sages entre les sages.
 
Mais sont-ils réellement sages, ceux qui défient le temps et la nature en tentant de l’évoquer sur les fines feuilles d’un éventail ? Chaque génération japonaise est victime d’une catastrophe. Le tsunami en 2011 a quelque chose d’une réplique du séisme de Kobé en 1995 pour les personnages...

Dès lors, quoi de plus important que la courbe des feuilles du ginkgo ? 
Le lecteur, à son tour, devient le disciple du disciple.

10 mai 2014

Le peintre : la peinture comme poétique des murs

Avant d’aborder l’histoire du «Peintre», quelques mots pour présenter la maison d’édition «nobi nobi !». Je ne connaissais pas cet éditeur avant ce livre, contrairement aux grands amateurs de culture nippone. En effet, «nobi nobi !» est spécialisé : le logo, au look kawaï, propose «le Japon pour les petits et les grands (s’ils sont sages)».
 
photo © vivelaroseetlelilas

Le one shot «Le peintre» est sorti en février dernier. J’ai trouvé cet ouvrage jeunesse déconcertant. Il s’agit d’une histoire sensible mais toutefois réaliste (un jeune homme modeste qui devient apprenti peintre en bâtiment), et en même temps la place du surnaturel, du rêve est très importante car c’est une créature fantasmagorique qui confie à Shinya le pinceau de son père, qu’il n’a pas connu, alors que l’apprenti est en mer.
Ce pinceau change le rapport du jeune homme à la couleur : il prend désormais des initiatives, quitte à surprendre, mécontenter mais souvent ravir ses commanditaires. Le peintre en bâtiment est un artiste s’il révèle les gens à eux-mêmes. 

« Un tableau, ce n’est qu’un rectangle emprisonné dans un cade, mais des endroits à peindre, il y en a partout! On peut redonner vie aux murs des maisons, aux choses, ou même - ça arrive - faire revivre un quartier entier! »

Cet album n’a pas seulement une jolie morale, les dessins, évocations impressionnistes sont eux-mêmes de tendres illustrations.

À faire découvrir aux enfants, donc !

«Le peintre» de Kaho Nashiki et Iku Dekune - nobi nobi ! 2014

Ouvrage reçu dans le cadre de «Masse Critique», opération organisée par Babelio.

7 mai 2014

Indigo : "Une histoire d’amour peut-être, mais sur fond de terrorisme international."

Géraldine Legac est une expat française en Inde, organisatrice d’un festival culturel qu’elle a financé avec les faibles moyens de l’Alliance française de Trivandrum dans laquelle elle travaille. L’avion des invités à cette manifestation a du retard, ceux-ci débarquent excédés ou malades.
 
Aucun d’entre eux n’est venu jusqu’au fin fond du Kerala simplement pour la passion de la transmission ou l’exotisme de la destination.
Charlotte Green, réalisatrice, américaine d’adoption, est partie l'esprit en vrac des États-Unis. Le lecteur suit d'ailleurs son changement de vol catastrophique à Paris - il apprendra plus tard ce qui taraude Charlotte et ce qu'elle espère trouver en Inde. Roland Weinberg, caricature de l’intellectuel Rive gauche, philosophe aux faux airs de BHL accompagné d’une bimbo de trente ans sa cadette se révèle presque sympathique. Charmeur, cynique et brillant, il accepte volontiers le rôle implicite de leader que les autres lui réservent par paresse.

Géraldine, Charlotte, Roland. Reste à évoquer l’écrivain aussi atrabilaire que ténébreux, Raphaël Éleuthère, qui défend le principe de l’autofiction à laquelle il s’est livré dans un livre à déconseiller aux âmes sensibles.

Au-delà de la peinture de groupe, Catherine Cusset nous fait connaître intimement ses personnages, nous révélant leur psychologie. Néanmoins, malgré les caractères fouillés des (anti-)héros, c’est son humour que j’ai le plus apprécié.
Un humour subtil : en mettant en scène des intellectuels, elle s’amuse de leur fonctionnement («Depuis tout à l’heure je cherche comment décrire tout ça.»), ainsi de Charlotte Greene qui rêve à un prochain long-métrage : «Depuis le matin, elle songeait à un scénario. Pas une histoire sur une mère et sa fille s’achevant par un drame, mais une comédie de mœurs légère et drôle mettant en scène des Français voyageant en Inde.»
Elle s'amuse de l’imagination galopante des artistes, multipliant les clins d’œil à sa propre intrigue : c’est Roland Weinberg qui griffonne ce que pourraient être les grandes lignes de son autobiographie, puis les biffant : «Il le voyait, son best-seller international. Pas un Serial Lover, pas Un enfant du siècle. Une histoire d’amour peut-être, mais sur fond de terrorisme international. Sur fond de quelque chose de réel et de dur. Il s’assit sur un siège de la salle d’attente et sortit son carnet.»

L’auteure ne se contente pas de jouer avec la créativité de ses protagonistes. Au détour des conversations qu'elle leur prête, les suppositions des personnages sur la poursuite de leur séjour sont autant de possibilités dans lesquelles elle-même aurait pu entraîner le lecteur d’«Indigo». Cette finesse m’a conquise !

«Indigo» de Catherine Cusset - Folio 2014

2 mai 2014

Ia Orana Gauguin...

Dans «Gauguin - Loin de la route», les auteurs Gaultier et Le Roy s’intéressent aux dernières années de la vie du peintre. Celui-ci s’établit alors aux îles Marquises, à Hiva Ova, et plus précisément encore à Atuona, après quelques années passées à Tahiti. Le lecteur découvre le quotidien de l’artiste, la construction de la «maison du jouir», par deux récits enchâssés. Il y a celui de Victor Segalen (qui, au décès de Paul Gauguin, cherche à recueillir des témoignages de ses amis, femmes et connaissances), et puis le récit même des dernières années de Gauguin, désabusé, miné par ses problèmes d'eczéma - et créant des chefs d’œuvre.

photo © vivelaroseetlelilas

Le dessin de Christophe Gaultier est parfait pour évoquer l’esthétique primitiviste de l’œuvre de Gauguin, le trait un peu épais, les contours accentués par l'encrage. Un hommage à l’artiste. Quant au récit de Maximilien Le Roy, il raconte Gauguin loin de tout panégyrique : l’homme est montré sans idéalisation, buveur, colérique, égoïste, expliquant à l'occasion aux Polynésiens leur propre culture. Ignorant de ses propres paradoxes, il fut néanmoins sans doute un petit-fils dont Flora Tristan eut été fière : comme sa grand-mère, Gauguin est libre, anar, seul et solitaire. Le trait de Gaultier, dans la description d’une diatribe du peintre lancée à des policiers, fait se confondre le visage de celui-ci avec celui de Nietzsche - auquel est également consacré une BD dans cette magnifique collection Contre/champ.

Malgré les quelques mois qui se sont écoulés depuis la parution de ce magnifique album,  il fallait que je prenne le temps de vous en parler. C’est chose faite, je vous le conseille évidemment vivement, certaines cases sont de véritables tableaux, et Gauguin n’y est pas seulement campé comme l’évocateur du paradis polynésien. D’ailleurs, j’avais découvert l’importance politique de son intitulation grâce à «La fabrique du titre» dont la lecture est passionnante. Marianne Jakobi y explique en quoi l’intitulation en tahitien est fondamentale : Gauguin se place ainsi du côté de ses modèles...


«Quant à moi, ma résolution est prise, je vais aller dans quelque temps à Tahiti, une petite île de l’Océanie où la vie matérielle peut se passer d’argent. J’y veux oublier tout le mauvais du passé et mourir là-bas ignoré d’ici, libre de peindre sans gloire aucune pour les autres.(…) Une terrible époque se prépare en Europe pour la génération qui vient : le royaume de l’or. Tout est pourri, et les hommes, et les arts. »
Lettre à J.-F. Willumsen, in «Oviri, écrits d’un sauvage»

«Gauguin - Loin de la route» de Gaultier, Leroy et Galopin - Le Lombard 2013

Et aussi : 
-Lettre à J.-F. Willumsen, in «Oviri, écrits d’un sauvage» de Gauguin - Gallimard idées éd. 1975 p.66 pour la citation, rééd. Folio essais 1989
-Marianne Jakobi, «L’inscription du tahitien dans les titres de Gauguin : intituler avec la langue de l’autre» in «La fabrique du titre», Editions du CNRS, 2012, p. 203-249.