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30 mars 2014

Ode au père : Yassaman Montazami se rappelle...

Dans un petit livre autobiographique qui se lit d’une traite, Yassaman Montazami évoque un père merveilleux, un intellectuel drôle et brillant - même si terriblement improductif.
 
« Karl Marx et mon père avaient un point commun : ils ne travaillèrent jamais pour gagner leur vie. "Les vrais révolutionnaires ne travaillent pas", affirmait mon père. Cet état de fait lui paraissait logique : on ne pouvait œuvrer à l’abolition du salariat et être salarié – c’était incompatible. »
 
Behrouz signifie «le meilleur des jours» en persan. Iranien marxiste, il travaille à une thèse qu’il ne terminera jamais et s’inquiète de la dévotion suscitée par l’ayatollah Khomeiny, consterné devant les femmes se nouant un foulard sur les cheveux avant d’entrer s’agenouiller devant le guide. «Remarquez, disait-il avec ironie, c’est bien : comme ça vous aurez de l'entraînement lorsqu’il aura pris le pouvoir.


 Son appartement parisien devient rapidement un refuge pour les exilés de la révolution… Yassaman Montazami se souvient avec bonheur, délicatesse et une infinie tendresse de ce père tant aimé dont elle a senti venir les derniers instants. J'ai ri des frasques de cet original et me suis émue de le voir trouver l'amour tardivement, après son retour à Téhéran.

Les chapitres, très courts, rythment un récit enlevé et comique malgré la douleur de la perte.
Un petit livre superbe, à conseiller à tous ceux qui étaient passés à côté de la première sortie de l'ouvrage lors de la rentrée littéraire de septembre 2012.

«Le meilleur des jours» de Yassaman Montazami - Points 2014

27 mars 2014

Une carte postale d’Hanoï : des souvenirs de François Lelord

Après avoir joué les héros de la recherche pharmaceutique, Julien sait que son avenir est compromis, l’éthique ne paye guère dans ce milieu. Alors Julien s’expatrie, au Vietnam, pays qui l’a toujours fasciné, comme François Lelord. L’auteur, lui-même médecin, y a vécu. Julien écrit à son père, parfois, rarement, lui téléphone : nous sommes au début des années 90, le dépaysement, l’exil sont encore porteur d’un sens profond, pas question de « chat », pas d’internet dans sa résidence solitaire de Hanoï, encore moins de Skype ou de Viber. Julien va prendre son café aux abords du lac de l’Epée, est fasciné par les codes de cette société encore très marquée par le colonialisme autant que par les récents conflits qui ont terriblement ensanglanté le territoire. Le régime lui-même demeure policier, et chacun surveille son voisin.


Le jeune Français remplit à Hanoï des missions de médecin de campagne lorsqu’une religieuse tombe gravement malade, de retour d’un voyage dans le Nord, une visite à des sœurs de sa congrégation... Serait-ce l’amorce, l’annonce d’une épidémie ? Julien, accompagnée de Clea, une médecin britannique avec laquelle il eut une liaison, partent sur les traces du virus. Ce n’est guère raisonnable, mais cela secoue Julien de la torpeur qui le gagne à évaluer vaguement ses chances d’embrasser sa fière professeure de vietnamien et/ou la petite marchande de souvenirs. Oui, celle qui donne son nom au livre, Lumière d’Automne, la jeune fille pure, noble, belle comme le jour. Une gravure, un fantasme de sainte que Julien ne finit par concevoir réelle que lorsqu’il réalise la possibilité pour la jeune fille d’une incarcération dans un camp de rééducation pour avoir enfreint l’interdiction de vendre aux touristes, aux étrangers  – interdiction qu’elle brave chaque jour.

J’ai apprécié ce livre parce que son rythme semble épouser les contradictions d’un pays où l’ambiguïté règne (« ce n’était sûrement pas si simple »), et parce que comme Julien je me suis sentie loin de chez moi. Récemment, je n’avais pas laissé ainsi la littérature m’emmener à l’autre bout du monde. Le personnage de Julien, néanmoins, m’a quelque peu agacée, sa fixation sur Lumière d’Automne est amoureuse, bien sûr, mais elle est aussi très orgueilleuse : il ne voudrait pas succomber pour une autre simplement au motif qu’elle serait plus instruite (« découvrir qu’il avait une liaison avec mademoiselle Fleur serait la confirmation qu’il préférait forcément une fille instruite de Hanoï, qui avait passé des années à l’école et à l’université, à une pauvre fille de la campagne.»).  Cette passion entre deux êtres que tout sépare – sauf, c’est notable, la religion- est le seul cliché du livre. Ou ce qui ravira les sentimentaux.

«La petite marchande de souvenirs» de François Lelord – Le livre de poche 2014

20 mars 2014

Érection : ne se dit qu’en parlant des MONUMENTS ...MEN (Flaubert)

Avec un tel titre et des promesses de succès avant même sa sortie en salle, le dernier film de Clooney « Monuments Men » s’exposait à un nombre de jeux de mots insoupçonnable. Et en effet, les amateurs de calembours et autres espiègleries s’en donneront à cœur joie, car Monuments Men est un véritable géant aux pieds d’argile. Pour ne citer qu’une plaisanterie, Le Monde titre sa critique : « Le sauvetage des chefs-d’œuvre n’en produit pas forcément ».


Par où commencer la critique de ce film quand lui-même ne commence jamais vraiment ? Tandis que le spectateur semble plongé dans l’action (ou du moins l’intrigue) dès les premières minutes du film, les scènes suivantes n’en finissent pas de planter le décor et sont autant de séquences introductives tout à fait inutiles puisque l’on croise des personnages que l’on ne revoit jamais, et les dialogues n’amènent ni éléments nouveaux, ni informations intéressantes sur les personnages. Ces personnages quant à eux récoltent uniquement notre attention pour les têtes d’affiche qu’ils représentent à la ville, qu’il s’agisse de George Clooney, Matt Damon, Cate Blanchett, de John Goodman, Hugh Bonneville, Bob Balaban ou du délicieux second rôle Dimitri Leonidas.
De Jean Dujardin on ne dira rien tant il semble réduit à incarner l’essence du Français tel que le reste du monde aime à se l’imaginer, fier, mystérieux, peu loquace, et un tantinet simplet. Les clichés sur Paris abondent, avec ses femmes intellectuelles à lunettes le jour mais en petite robe noire et peu farouches le soir (avec comme simple explication le cryptique « it’s Paris »), mais les Français ne sont pas les seuls épargnés.
Comme dans un mauvais film de guerre, les Américains sont bruts de décoffrage et ont le cœur sur la main, les Anglais ont des problèmes personnels et sont peu fiables, et les Russes sont suaves et quelque peu effrayants.


Quelques scènes drôles ponctuent ce film au scénario très faible, mais Clooney ne réussit jamais totalement à récupérer notre attention. Les dialogues sont une coquille vide, creuse, sans consistance et grandiloquents à l’extrême alors même que les personnages n’ont aucune répartie : on est déçu à chaque fois. La musique pourtant composée par le grand Alexandre Desplat (qui signe aussi celle du Grand Budapest Hotel) est agaçante par ses accents patriotiques et fanfaronesques. C’est le carnaval de la guerre, de la Libération, et on a souvent l’impression de se trouver devant une parodie d’Indiana Jones.

Les vrais héroïnes du film, Rose Valland et les œuvres d’art, sont reléguées à une place d’objets désirables, de préciosités à protéger, de paquets transportés ça et là pour leurs qualités universelles, autant de belles statues et de belles peintures (Cate Blanchett included) qu’on regarde sans comprendre.



« Monuments Men » de et avec George Clooney, Matt Damon, John Goodman, Cate Blanchett, Bob Balaban, Jean Dujardin – actuellement en salles

Pour aller plus loin : 
- évidemment, le livre de Rose Valland, réédité cette année :  «Le front de l'art» de Rose Valland - RMN 2014
- la jolie BD de Catel sur Rose Valland : « Rose Valland : capitaine beaux-arts » de Catel, Emmanuelle Polack & Claire Bouilhac – Dupuis 2009

18 mars 2014

Suite de la Guerre des Lulus ! Hans, 1915

Le centenaire de la Grande Guerre donne lieu à une abondante production éditoriale, vous l’avez tous remarqué. Parmi cette abondance littéraire (pas moins de 126 nouveautés et rééditions sur le seul second semestre 2013), on remarque un intérêt prononcé pour des thématiques spécifiques : les femmes et la guerre, les rapports sociaux, la publicité et la propagande etc.
Nous sommes nombreux à noter la récurrence des fictions en marge du conflit pris dans son horreur : en bref, beaucoup de romans et essais prennent pour objet l’arrière, et/ou les marges, et non plus avant tout la boue des tranchées. Il faut dire que beaucoup a été dit, et sans doute les plus grands récits déjà écrits. En plus, une fois encore centenaire étant, certaines figures sont redécouvertes, des classiques comme des plus figures plus controversées (Ernest Jünger notamment).

Alors les écrivains contemporains s’intéressent à l’immédiat après-guerre (par exemple, récemment sur le blog je vous ai parlé de l’excellente « Veuve noire » de Michel Quint, mais va aussi paraître chez Calmann-Lévy « 1, rue des Petits-Pas » de Nathalie Hug qui se passe dans la Lorraine de 1918-1919, évidemment le dernier Jean-Christophe Rufin, « Le collier rouge », et j’en passe !).

Tout cela n’est sans doute pas sans rapport avec la mort du dernier Poilu il y a plusieurs années : il faut parler à la France de 2014, qui ne connaît plus de témoin vivant du premier conflit mondial.
Aussi, dans cette veine romanesque centrée sur la guerre en la regardant de côté, une série BD fait mouche : « La guerre des Lulus ». J’avais évoqué ici le premier tome de cette saga, et je poursuis avec le deuxième, tout à fait réussi.
14-18, avec les Lulus, c’est la guerre vue par les enfants, des enfants non seulement orphelins mais aussi perdus une seconde fois, puisque Lucien, Lucas, Luigi et Ludwig ratent l’évacuation en urgence de leur orphelinat. Contraints de subsister dans la forêt, ils s’organisent avec malice.
Dans ce deuxième tome, les Lulus se débrouillent étonnement bien, Luce fête même son anniversaire, et, comble de l’histoire, c’est un soldat allemand, Hans, qui donne son nom à l’album.
 
© Hautière & Hardoc, Casterman BD

Yspaddaden l’a déjà dit dans sa critique : les aventures des Lulus sont quelque peu irréalistes, bien sûr. Mais c’est ce que je soulignais l'année dernière dans ma note sur le premier tome, cela permet de faire découvrir cette guerre aux enfants. Le personnage de Hans, et son destin, apportent une complexité bienvenue, qui nuance les gentilles aventures des enfants atteignant l’adolescence...

Ne reste donc plus, à nouveau, qu’à attendre le prochain opus, 1916 !

11 mars 2014

L’an prochain à Grenade, l’histoire de Gâlâh, Juive errante

Dans un article récent traduit dans Courrier International, on pouvait lire ces propos d’un journaliste de The Independent au sujet de l’humoriste le moins drôle de France : «Pourtant, en janvier 2014, entendre 5000 personnes brailler de colère à chaque fois qu’ils entendent prononcer le nom d’un Juif est profondément troublant».
 
photo © vivelaroseetlelilas

Gâlâh, l’héroïne de «L’an prochain à Grenade», après son père Samuel Ibn Kaprun, aurait pu ajouter à l’immense liste des persécutions et des anathèmes ces faits trop contemporains. Elle consigne, le plus régulièrement possible, dans son «Livre du Guide», l’histoire de son peuple. Gâlâh, qui traverse l’histoire. Gâlâh, qui fuit cette nuit terrible de 1066, cette Nuit de cristal pendant laquelle son père est tué à Grenade, assassiné. Ce père bien aimé était le bras droit du vizir musulman, mais avant tout, il était Juif. Bouc-émissaire désigné.

Le roman de Gérard de Cortanze m’a beaucoup surprise. Par son ambition, forcément : traiter ainsi mille ans de judéité en aurait effrayé plus d’un. Pourtant, on est pris dans l’engrenage de ces vies renouvelées, ou dans cette vie quasi-éternelle de Gâlâh, ce personnage mystique, mythique. Gâlâh, la Juive errante. Gâlâh, qui traverse les siècles, fuyant l’Espagne, rejoignant Lisbonne, Oran, Istanbul. 

«Gâlâh est une sorte de scribe qui note les secousses sismiques de l’actualité, le mouvement du monde, son déroulement.» (p.371)

Si j’ai été impressionnée par le cours historico-romanesque que nous délivre l’auteur, j’ai été parfois tentée d’interrompre ma lecture : l’histoire de Gâlâh est une histoire terrible, les persécutions succèdent aux pogroms, lesquels sont remplacés par les lynchages. Et Gâlâh est déportée à Treblinka.

Ainsi, je ne sais si c’est ma propre impression de lecture qui a façonné cette idée ou si c’est bien la thèse de l’auteur (je le crains, au vu du destin réservé à son héroïne), mais un certain pessimisme m’a saisie : durant les premières centaines de pages, malgré les crimes inhumains, les ghettos, la haine et l’intolérance, un certain espoir perdure. Notre époque semble bannir cet espoir de voir jamais une paix stable advenir entre les grands monothéismes…

«L’an prochain à Grenade» est un livre de tolérance. On comprend bien que le «Livre du Guide» de Gâlâh est celui de Gérard de Cortanze, qui en faisant voyager dans le temps son lecteur du Portugal aux Etats-Unis en passant par la France veut nous faire sentir cette errance terrible d’un peuple martyr. A lire !

«L’an prochain à Grenade» de Gérard de Cortanze - Albin Michel 2014

Ce livre a reçu le Prix Méditerranée 2014. Il est sélectionné pour le prix Femina.


Ouvrage reçu dans le cadre de «Masse Critique», opération organisée par Babelio.

5 mars 2014

Les favorites de Louis XIV, que le règne des courtisanes vienne

Louis XIV, Louis Le Grand (même si plutôt petit) : il était somme toute logique que Caroline Guillot, après avoir croqué dans un premier opus fort apprécié l’ensemble des travers des têtes couronnées françaises, le choisisse pour s’attarder sur un règne en particulier.

Ici, dans l'album « Les favorites de Louis 14 », l’illustratrice continue donc de tremper sa plume et ses pinceaux dans l’Histoire de France pour livrer à ses lecteurs un nouveau livre, à la fois roman graphique et ouvrage de vulgarisation. De nouveaux cancans croustillants ! J'ai d'ailleurs apprécié le soin qu'a eu l'auteure d'utiliser des expressions XVIIème, cela ajoute au cocasse des situations !


Le règne du Roi Soleil est connu pour son absolutisme politique. Mais sur un ton léger, grâce aux confidences imaginaires d’une dame de compagnie de Madame (une décapante Henriette de Tayebavette), nous pénétrons les secrets d’alcôve d’un roi qui considère la cour comme un harem. À côté de lui, les présidents de la Vème ne sont que de pâles imitateurs. Il faut dire que Louis XIV n’hésitait pas à emprisonner ou exiler les maris ou soupirants mécontents. La chanson « Le roi a fait battre tambour » est d’ailleurs, selon certaines sources, inspirée par l’idylle entre le monarque et Madame de Montespan…
 
La passionnée Madame de la Vallière, Madame de Montespan, cette peste, l’hypocrite Madame de Maintenon, notamment, sont au cœur de ce récit de cour. C’est un livre bien plus léger que le précédent, ce qui n’a pas été pour me déplaire : ce registre plus grivois est tout aussi amusant, même s’il se prête moins à l’humour noir que les névroses, perversions ou intrigues des souverains des temps passés. Encore une qualité à ajouter à sa verve et à son crayonné original : Caroline Guillot sait se renouveler.
Maintenant, reste à attendre le troisième opus, prévu pour octobre prochain et qui devrait être consacré aux méchants d'Europe. En tout cas, malheureusement, ce ne sera pas Henriette qui nous narrera de prochains épisodes : elle finit au couvent !

© Caroline Guillot