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26 février 2014

Putain d'amour, c'est bon d'avoir mal


De l’amour courtois à l’amour transi des romantiques, de Racine aux romans à l’eau de rose, une passion se déclare, se déclame dans son siècle. L’amour, chantait Gainsbourg, reste encore et éternellement, « un truc à pas dépasser la dose ».

Et aujourd’hui ? Le Livre de poche, sous un titre accrocheur, voire un tantinet racoleur, il faut le dire, nous propose une petite immersion dans des textes et des visuels qui disent l’amour, le désir au temps du sexto.
L’amour y est chanté par des troubadours comme Oxmo Puccino et les traditionnels cupidons sont remplacés par les créations originales de graphistes contemporains à l’instar de Tashi Bharucha ou Pablo Cots (sauf sur la couv, on le regrette un peu). 
 
Live tweet de l’attente d’une ex invitée à dîner, rapports improbables sous de lointaines latitudes, regrets et bonnes résolutions, en dessins et textes, chansons, et même sketch, il y a là une intéressante diversité des formes que respectent graphisme et mise en page de l’éditeur. L’objet, d'ailleurs, pour un poche, est un petit beau livre, avec un format légèrement intermédiaire, façon de dire que ce titre-là n’est pas comme les autres. Mais, mais, mais…
 
Au fond, il ne faut pas croire que les choses changent : des thèmes éternels sont au cœur de ces textes, de ces images : l’amour qui naît, la désillusion. L’amour qui fuit, la nostalgie. L’amour et la haine. L’amour et le sexe. Le sexe et puis c’est tout. Le couple. La possibilité du couple, l’impossibilité du couple, le refus du couple.
 
Pour ma part, ma contribution préférée est celle du Pédé de «C’est la gêne», ce site avec lequel j’ai vécu une belle histoire (qui s’est mal terminée, comme toutes les histoires d’amour qui vous le savez finissent mal - plus de mises à jour...). Cette histoire m’a émue, elle m’a remuée, elle touche vraiment juste. C’est une déclaration d’amour superbe.

Ce recueil, c'est le changement dans la continuité, comme on dit.

24 février 2014

L’étoile jaune et le croissant : vérités et contes

Sur la couverture de «L’étoile jaune et le croissant», un homme insaisissable, Kaddour Benghabrit. Si je dis qu’il est insaisissable, c’est que même après la lecture de ce livre qui lui est en grande partie consacré, il est difficile de se faire une idée de ce personnage - on sait juste qu'on aurait aimé le rencontrer - peu importe que l'actuel recteur le considère comme un symbole de la France coloniale.


Le fondateur de la Grande Mosquée de Paris a été une obsession pour le journaliste Mohammed Aïssaoui, après son travail sur Furcy, cet esclave qui exigea sa liberté devant un tribunal d’instance en 1817. De cette obsession il a tiré un essai, «L’étoile jaune et le croissant».
Pour ceux qui espèrent trouver ici un roman historique, il faut donc y renoncer dès à présent : le livre rassemble des matériaux qui auraient pu donner corps à un tel roman, mais l’auteur est bien trop attaché à une recherche aiguë de la vérité pour prendre de quelconques libertés avec l’histoire.
Ses recherches proviennent d’une constatation dont la formulation l’a effrayé : «Sur les 23 000 "Justes parmi les nations", il n’y a pas un seul Arabe et pas un musulman de France ou du Maghreb.» Pourtant, l'auteur en est certain, parmi eux certains ont dû aider des Juifs.
 
Ainsi, à la Grande Mosquée de Paris, pendant l’Occupation, que s’est-il réellement passé ? Benghabrit a-t-il sauvé des Juifs ? Par quels moyens ? Des Juifs auraient pu trouver temporairement refuge dans l'édifice... Mohammed Aïssaoui ne cesse d'approfondir ces questions.
Du commissariat du Vème arrondissement aux Archives du Ministères des affaires extérieures, le lecteur suit, captivé, l'écrivain retrouver la trace de vivants - ou, à défaut, d’archives sur des défunts - permettant, peut-être, de dire que Benghabrit a résisté à l’Occupant. Pas d’archives étonnement à la Grande Mosquée même, c'est un fait surprenant que Mohammed Aïssaoui découvre - et nous avec lui.
 
L’écrivain réussit à rendre captivante la lecture de ses recherches alors même qu’elles sont souvent infructueuses et laborieuses ; explicitant ses méthodes de travail, passionné par «la complexité d’un homme». Il dit : «Je ne suis pas en quête d’un héros, je ne prends pas de plaisir à parler d’un salaud. Je ne veux pas me contenter de décrire une époque où se seraient trouvés d’un côté les bons, et de l’autre les méchants

Chacun, le passionné de la grande mais aussi celui de la petite histoire, l'amateur de photographies jaunies et de cartons poussiéreux comme l'historiographe trouvera un intérêt à ce livre.


Merci à Aaliz !

17 février 2014

Et nos yeux doivent accueillir l’aurore : un roman réaliste, social et féministe

Il est de ces livres qui vous donnent le sentiment d’être plongés dans une époque antérieure avec cette certitude que ce que le roman vous conte, la vie vous l’aurait appris. De vous la montrer telle qu’elle était il y a vingt, cinquante ou cent ans.

«Et nos yeux doivent accueillir l’aurore» ramène le lecteur aux États-Unis, en 1968. Ann et Georgette sont colocataires, elles commencent leur apprentissage universitaire à Barnard (New-York). Pour des raisons bien différentes, aucune des deux femmes ne mènera à son terme le cursus envisagé...
Ann vit son engagement politique chevillé au cœur et à la raison - jusqu’à la déraison ? Georgette, issue d’un milieu défavorisé, au contraire d’Ann, élevée dans l’opulence, est agacée par son militantisme, qu’elle juge parfois très durement. Au début de leur cohabitation, Georgette ne veut d’ailleurs rien avoir à faire avec celle qui a demandé à partager une chambre avec «une fille venant d’un monde aussi différent du sien que possible».

«Je n’avais pas encore compris que, contrairement à ce que la jeunesse se targue d’être - tolérante, adepte de la libre pensée et de l’égalité-, elle est surtout critique, intransigeante, moralisatrice et snobinarde.»

Pourtant, alors que Georgette vieillit, malade, et qu’elle se met à rassembler ses souvenirs, c’est beaucoup d’Ann dont il est question dans ses mémoires… d’Ann, mais aussi de sa petite sœur Solange, la fugueuse, hippie, devenue droguée et mythomane.

Sigrid Nunez raconte par la voix de Georgette les deux destins parallèles de ces amies de chambrée brouillées parce que Georgette a admiré les yeux verts de l’amant d’Ann, des yeux «dont la superbe couleur provient du viol d’une de ses ancêtres esclaves par un fils de pute, propriétaire d’une foutue plantation».
Dans l’Amérique de la lutte pour les droits civiques, celle de la mobilisation contre la guerre au Vietnam, de la révolution sexuelle, les deux femmes font des choix bien différents. Ann se radicalise, rompt complètement avec sa famille, tandis que Georgette, traumatisée par la sienne, tente de construire un véritable foyer, se marie deux fois et prend en charge sa sœur. Ann décide de s’habiller le plus simplement possible, Georgette travaille pour un magazine féminin. Leurs choix, en miroir, forcent le lecteur - et encore davantage la lectrice, sans doute- à se demander de quelle femme il se sent le plus proche.
L’arrière-plan historique n’en est du reste pas un : il ne s’agit pas là d’ambiance, les opinions des protagonistes sont explicitées longuement, les débats politiques retranscris. Sur la révolution sexuelle par exemple, «l’âge d’or que c’était pour les routiers», les paradoxes et les contradictions de cette période idéaliste sont plusieurs fois au cœur de l’intrigue.
D’ailleurs, le récit ne respecte pas une franche chronologie linéaire mais use de tours et de détours temporels, se concentrant bien davantage sur les principes qui ont guidé les actions des personnages que sur leurs actes.

«Et nos yeux doivent accueillir l’aurore» est un formidable roman, plein d’illusions et de musique, de désespoir et de drogues, mais c’est aussi un livre fourmillant de questions éthiques : jusqu’où l’engagement politique peut-il mener ? Doit-il mener ? Quel sens donner à la ténacité christique d’Ann ? La résilience de Georgette s'apparente-t-elle au renoncement ?
Sigrid Nunez nous confronte à ces interrogations morales, comme J.Courtney Sullivan nous obligeait à penser les différentes voies que peut emprunter le féminisme dans «Les Débutantes».

Un roman réaliste, social et féministe à lire absolument.
 

15 février 2014

Whaligoë : un second tome un peu décevant

« Whaligoë » : vous vous souvenez peut-être de l’évocation ici du premier tome de ce récit en deux parties, une BD dont le dessin m’avait vraiment beaucoup plu, et dont l’intrigue laissait présager des rebondissements intéressants.

Yann, le scénariste superstar de ladite BD, a mille cordes à son arc d’auteur, et on ne doute pas que la série récente de l’adaptation des «Hauts de Hurlevent» d’Emily Brontë ait compté dans l’imaginaire qui imprègne «Whaligoë», récit gothique s’il en est.


Le second tome nous voit poursuivre avec les deux héros, Lord Douglas et sa maîtresse Speranza, une enquête étrange, celle de la véritable identité d’un écrivain qui fut naguère célèbre mais se dérobe aux investigations du couple.
Malgré la taille ridicule du patelin dans lequel ce dernier est coincé et menacé, l’écrivain demeure invisible. Ou masqué ?

Le récit rassemble, à la fois pour notre bonheur mais dans un certain conformisme aussi, la ribambelle de clichés du romantisme noir dix-neuvièmiste : apparition fantomatique, aventures nocturnes, galipettes érotiques dans la lande, écriture de poésie, addiction au laudanum, et j’en passe.
Au début du récit, nous sommes tout de même censés être au début du XIXème siècle, et à la fin de ce tome, le héros envisage un refuge auprès d’Oscar Wilde - le temps passe vite.

Un diptyque essentiellement séduisant, in fine, par le trait de Virginie Augustin, mais dont l'atmosphère de déjà-vu est trop prégnante.

© Yann -Virginie Augustin - Fabien Alquier - Casterman

Whaligoë, T.2 de Yann, Augustin et Alquier - Casterman 2014

14 février 2014

Petit précis de psychologie des fringues : Rien à me mettre !

En fin d’année dernière est sorti un livre qui nous intéresse en cette semaine focalisée, une fois n’est pas coutume sur le blog, sur le vêtement. « Rien à me mettre ! » des psychanalystes Elise Ricadat et Lydia Taieb est un livre qui, au contraire de celui de Charlotte Moreau, n’est pas du tout à classer dans le genre « humour ». Il s’agit en effet pour ses auteures de s’intéresser au vêtement qui « incarne tout à tour une histoire, un désir, un besoin, un étendard, un marqueur social ou encore, si on veut l’entendre autrement, un symptôme, une béquille, voire une prothèse. »

Ouvrage de psychologie, celui-ci approche nos oripeaux avec l’analyse (c’est le cas de le dire) de la consultation. J’ai été très surprise par cet ouvrage, qui m’a intéressée et agacée à la fois.

Intéressée dans la mesure où, ayant choisi ce livre un peu par hasard, je ne m’attendais pas à une telle clinique du vêtement ; la couverture est très « girly », suggérant un écrit frivole, alors que la problématique est résumée ainsi par les auteures : « Ce livre cherche ainsi à interroger ce qu’un geste si quotidien recèle et trahit de notre inconscient : ce que s’habiller veut dire, à qui cela s’adresse, ce que le vêtement signifie et en quoi il amène une profonde insatisfaction, traduisant un réel mal-être ».
 
Certains développements m’ont passionnée : la réflexion des auteurs sur des marques comme Comptoir des Cotonniers (non citée expressément), qui proposent un « vêtement commun ou indifférencié » m’a saisie par son acuité : « Alors, si on est jumelles, qui des deux va pouvoir séduire, en l’occurrence le père ? » ; mais aussi la réflexion sur la dépendance valorisée au shopping, la jouissance de la boutique, le rôle de la vendeuse. Finalement, des développements qui permettront à toute femme de réfléchir à son rapport au vêtement, à l’achat, distinctement des cas exposés.

Néanmoins, j’ai été assez déçue par d’autres aspects du livre. Ainsi de sa conception proche du recueil de cas, interdisant évidemment toute généralisation et rendant parfois la lecture un peu fastidieuse. D’autant plus que l’on fait des allers retours entre les patientes : à la limite, j’aurais préféré « Cinq leçons sur la psychanalyse des fringues »…

Par ailleurs, au-delà de la forme, deux éléments m’ont profondément gênée. Le premier, c’est que seul le vêtement féminin est abordé. Sans aucun doute l’homme se costume lui aussi, s’habille pour se conformer à l’injonction maternelle - ou paternelle. Evidemment, les hommes ne viennent pas par cohortes s’allonger pour évoquer leur rapport au vêtement. Mais puisque l’essentiel du livre nous dit que, finalement, le vêtement n’est qu’un écran derrière lequel on découvre rapidement des blessures narcissiques, que le vêtement « touche à la notion d’image de soi, de construction identitaire », j’imagine que les hommes ne sont pas les derniers à être concernés. On m’objectera que le livre présentant des cas cliniques, en l’absence d’hommes, évidemment, pas d’allusion.

D’autre part, en allant plus loin, c’est presque la démarche de ce livre qui m’interpelle. Les cas dépeints par les auteures sont, globalement, ceux de femmes (très) aisées, comblant un vide existentiel par des achats luxueux. Certes, les pauvres n’ont pas le monopole de la souffrance et les névroses de certaines les conduisent jusqu’au surendettement. Mais il reste à écrire l’histoire d’autres femmes, celles qui profitent de ces associations qui, pour quelques symboliques euros, les coiffent, les relookent, leur font les ongles, l’histoire de ces femmes qui n’auront jamais le temps ni l’argent de s’habiller, ni même de se poser la question de leur tenue. Là aussi, il est question d’estime de soi.
Mais celles-ci n’ont ni le temps, ni l’argent de consulter. Il n’y aura pas d’études de cas sur ces femmes.

12 février 2014

Le one-woman-show de Balibulle ! Interview incluse

Après la critique, selon la formule désormais bien connue ici, l'interview !
 

1-Pour celles qui ne connaissent pas ton blog, peux-tu rappeler comment tu as été amenée à rédiger cet « Antiguide de la mode » ?

En fait je suis passée de journaliste écrivant sur la collection humour de J’ai Lu (dans le cadre de mon travail aux pages culture du Parisien) à auteur écrivant pour la collection, le temps d’un déjeuner ! J’avais fait deux articles dans le journal, on avait bien accroché et on s’est mis à parler de la mode, de mon blog, et on a fini le repas en se disant qu’il y avait un truc à faire ensemble, en utilisant la même structure ludique que “La femme parfaite est une connasse”. Je n’aurais jamais eu l’idée de démarcher une maison d’édition avec ce projet sous le bras, il m’a été servi sur un plateau, et je m’y suis miraculeusement sentie comme chez moi.

2-Les blogueuses qui passent du côté de l’imprimé reproduisent majoritairement le principe de leur blog. Toi, quelque part, tu désarçonnes ton lectorat habituel en tournant en dérision un certain nombre de postures que tu n’es parfois pas la dernière à adopter. Est-ce ton double maléfique qui a écrit l’  « Antiguide » ?

En fait, je crois que c’est plutôt mon double maléfique qui tient mon blog ! J’y suis dans une recherche assez premier degré de mon style, avec des obsessions limite inquiétantes, des rituels de tri, d’achats, de rangement, ou de quête du Basique Parfait rarement couronnée de succès… Dans le livre, j’envoie “tout péter” et c’est beaucoup plus sain, non ?

photos © Balibulle, graphisme © Chloé Baret
 
3-Bien que tu aies toujours fait preuve d’humour au 15ème degré, on te découvre en rédactrice déjantée : as-tu beaucoup travaillé ? On a presque l’impression que certaines pages sont des sketches !

Complètement. Certains jours, j’avais - en toute modestie n’est-ce pas - l’impression d’écrire un one-woman-show. J’ai dû faire le deuil de la productivité que je connais habituellement dans mon travail. Quand on est journaliste en presse quotidienne, on est habitué à écrire relativement vite. Pour le livre, mon “rendement” journalier a été divisé par trois, j’ai fait la moyenne ! J’ai dû revoir tout mon retro-planning, et ça m’a causé quelques bonnes soirées d’angoisse, quand je rentrais du travail avec le cerveau ramolli par ma journée et que j’étais incapable de sortir une ligne potable.
Mais du coup je peux frimer maintenant, parce que ça fait partie du mythe de l’auteur, un livre “respectable” s’écrit forcément dans la douleur. Même si j’ai encore du pain sur la planche pour pouvoir dire, comme Donna Tartt que je peux “passer un après-midi sur un point virgule”.


4-Y a-t-il une page du livre que tu préfères ? La page 148, dictionnaire de la modasse #30 est celle que je voudrais encadrer tellement j’ai ri ! (Non je ne vous la livre pas chers lecteurs, reportez-vous à « Antiguide » !)

J’ai eu beaucoup de retours sur cette fameuse page 148, alors qu’elle a été ajoutée à la dernière minute, un peu à l’arrache. Comme quoi, il faut toujours faire confiance à une ultime fulgurance. Moi j’ai un petit faible pour les pages “Comment marquer les esprits...”, où je pars d’une situation de la vie quotidienne (sortie de l’école, entretien d’embauche, mariage...) en imaginant la tenue - au sens propre comme au sens figuré - la plus inappropriée possible. Je riais toute seule en les écrivant. Oui, je ris à mes propres blagues.
 
5-Certaines, et je ne suis pas la dernière d’entre elles, regrettent de ne pas avoir sous la main l’équivalent d’un « 20 ans » d’Isabelle Chazot, et on déplore la qualité décroissante des mags féminins. J’ai trouvé que l’ « Antiguide » avec certaines de ses incongruités hilarantes apporte un peu d’air frais. Est-ce que je projette, où te retrouves-tu dans ces propos ?

Je n’y ai pas du tout pensé en écrivant l’Antiguide, mais tu es la deuxième personne à me le dire. Et c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. J’étais une lectrice assidue de 20 ans toute mon adolescence et ça a visiblement modelé mon inconscient ! Il reste un mythe pour les filles de ma génération, avec son art presque anglo-saxon du “non sense” qui n’a aucun héritier maintenant. La tentative récente la plus proche, l’excellent “Bisou”, s’est arrêtée au bout de trois numéros, et je n’arrive pas à comprendre pourquoi ce ton-là ne prend plus aujourd’hui commercialement. Alors qu’il y a vraiment besoin d’une troisième voie entre la presse féminine traditionnelle et les féminins “intelligents” qui, à mon goût, se prennent un peu trop au sérieux.

6-En me permettant une légère impertinence, ne crois-tu pas que cet «Antiguide» parle parfois surtout aux modeuses ? En parodiant certains éléments de langage de la com des marques ou le style des rédactrices fashion, ne fais-tu pas rire d’abord des initiées ?

Ah oui, je voulais faire rire les initiées ! Mais les faire rire aussi et pas d’abord. La forme très composite du livre, son alternance de courts textes, listes, tests ou schémas, me permet de courir plusieurs lièvres à la fois. De cibler, sur certaines, les gens très informés sur la mode, sur d’autres, les gens qui n’y connaissent rien et s’en arrangent très bien.
Je ne suis jamais plus flattée que quand un homme totalement hermétique à la question se surprend à rire en tombant sur mon livre. En fait je crois que je ne voulais pas rire uniquement de la mode, mais du vêtement lui-même, au sens le plus fonctionnel du terme. Et ça concerne, je crois, une bonne partie du livre.

photos © Balibulle, graphisme © Chloé Baret
  
7-As-tu eu ton mot à dire sur la couverture ? Sur le graphisme intérieur (même s’il est minimal, il n’est pas pour autant inexistant ?) Bref, as-tu pris part à ces choix fondamentaux ?

J’avais un droit de veto sur la couverture, et je les ai rendus fous ! Je ne les ai lâchés qu’après avoir trouvé un compromis qui me convenait. Du coup, je les ai épargnés sur la maquette intérieure, où on a fait très peu de changements par rapport à ce qu’ils ont imaginé.

8-Le mot de la fin : alors, à porter ou à ne pas porter, des roses ou des lilas ?

Oui, mais en compost, c’est plus moderne.

Forcément ! Comment n'y ai-je pas pensé ?!...  
 
« Antiguide de la mode » de Charlotte Moreau - J’ai lu 2014

Merci encore à Charlotte pour sa disponibilité & sa gentillesse.

10 février 2014

L’Antiguide de la mode de Charlotte Moreau : le style désapé avec fantaisie

Je crois que mon intérêt pour les blogueuses mode remonte à 2007, 2008. A ce moment-là, j'ai découvert quelques filles qui sont devenues, chacune à leur manière, des références qui comptent. D'abord, il y a eu Garance Doré. Ses illustrations, ses photos, son humour, tout résonnait chez moi, comme chez plein d'autres - of course. Et puis elle est devenue une telle star internationale qu'il devenait difficile de se retrouver dans ce qu'elle racontait, pour beaucoup de raisons - mais là n'est pas le sujet - encore que. Et puis dans un tout autre style, qui assume ses blagues régressives et écrit pour Voici, il y a eu Marieluvpink.
 
Quelque part entre l'ultra jet-set de Garance et les "trucs de ouf" de la chaleureuse Marie, j'ai découvert, originale et classe, Balibulle. Une fille qui ose hésiter, avec les cheveux courts (il n'y en a pas tant que ça sur la blogosphère mode, je vous assure). Une grande nana avec du vocabulaire et qui se promène sur la place Rouge quand pas mal d'autres saturent le web de photos prises entre l'Italie et les Tuileries (oui, je sais, c'est approximatif, mais je suis sûre de faire sourire celles qui se promènent sur ces blogs).
 
photos © Balibulle, graphisme © Chloé Baret

Bref, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire plusieurs fois, un jour ou l'autre, un blog qui marche ça fait un livre, et ça a déjà fait l'objet de combo critique-interview sur vivelaroseetlelilas, d'ailleurs.
 
L'originalité avec celui de Balibulle, « L'Antiguide de la mode », c'est que ce n'est pas une compil de ses meilleurs billets, ni de ses meilleures photos, ni de toutes ses coupes de cheveux (même avec perruque - vous voyez comme je suis bien).
Non, ici, prenant le contre-pied de ce qu'on pouvait sans imagination attendre d'elle, Charlotte Moreau - de son vrai nom - a scribouillé un petit manuel d'anti-mode, dans une collection d'humour. Elle manie le sarcasme, se moque et s'amuse gentiment quoique parfois, l’ironie frôle la satire.

 
Alors que nous aurions enfin pu avoir son guide autorisé de tout ce qu'il faut faire, ne pas faire, avoir la liste avisée des places to be et autres places à éviter, Balibulle/Charlotte établit donc un Antiguide de mode. Contrairement à Inès de la Fressange et à rebours de tous ces livres français et américains célébrant les astuces de la parisienne blasée éternellement faussement négligée, adepte d'un "less is more" demandant des heures d'efforts après des révisions intensives de Elle (+ Vogue + Grazia + Citizen K etc), Balibulle nous fait avant tout rire. Rire de tout ce qu'il faut faire pour une pas être une modeuse, pour éviter tout respect des fashion statements actuels. Pour hypnotiser les voyageurs du métro ? Portez un manteau Desigual (je dois avouer que cette page est une de mes préférées). Pour éliminer la concurrence de la stagiaire, pour que votre présence à une réception/cocktail/entretien d'embauche soit inoubliablement ratée, Balibulle vous dit tout. Certaines pages filent inévitablement le fou rire («Comment marquer les esprits…»).
Le « dictionnaire de la modasse » est composé d'encadrés de traductions de perfidies féminines qui ne sont pas l’apanage des modeuses. Que celle qui n’a jamais prononcé aucune de ces phrases lève la main !
 
Ne vous y trompez pas. Comme dans chaque antiguide ou antimanuel, vous pourrez aussi lire, en creux, quelques conseils… à suivre.

4 février 2014

L’éveil de Mademoiselle Prim : célébration des belles lettres entre utopie et réaction

Natalia Sanmartin Fenollera imagine un scénario de romcom au sein d’un village utopique. Mademoiselle Prim est recrutée pour être la documentaliste d’un homme à la culture immense, possédant des fonds rares et moult manuscrits précieux à faire pâlir des bibliothèques de renom.

Le village cancanier, solidarité mécanique à fond les ballons mais transfiguré par une division du travail fondée sur les besoins et les capacités de chacun est dépeint comme un havre de paix, refuge de belles personnes lettrées lassées du monde moderne et réunies à Saint-Irénée d’Armois par l’amour des choses simples (la poésie médiévale, le chocolat chaud) et la volonté de donner à leur progéniture une éducation digne de ce nom. Étant tous d’anciens prodiges dans leurs disciplines respectives, ce sont eux qui assurent la transmission des connaissances indispensables c’est-à-dire des  humanités. L’école du village n’y est qu’un simulacre.
L’homme au fauteuil, employeur de Mademoiselle Prim est au cœur de ce dispositif révolutionnaire.
 
Révolutionnaire ou réactionnaire ? J’ai été assez troublée par ce roman, au point de vous en livrer une critique bien des semaines après l’avoir terminé. Ainsi, les péripéties du livre tiennent principalement dans les conversations cultivées des protagonistes et dans l’étalage de la culture des uns et des autres. Parfois, j’ai bâillé. Parfois, aussi, je me suis agacée. Quel est le message de l’auteure, me suis-je souvent demandé. Veut-elle simplement nous faire rêver à un village idyllique et finalement nous asséner la morale  « Mange, prie, aime » ? Y a-t-il autre chose dans ce livre ? La formulation ambigüe des critiques des théories féministes m'a également dérangée.
 
Ne vous y trompez pas. C’est un récit que l’on lit agréablement, mais dont la célébration de l’entre-soi laisse un goût doux-amer, bien loin de l’utopie de Saint Irénée. À toutes celles qui ont trouvé ce livre d’un optimisme rare, je demande davantage d’explications. Par ailleurs, on pourrait moquer le succès international de l'ouvrage, si prévisible en raison de son argument consensuel et son potentiel d'adaptation cinématographique.
En tout cas, de Thomas More à Bourdieu, aucun théoricien ni de l'utopie ni des élites et de la transmission du savoir ne se retournera dans sa tombe pour tenter d'approcher Mademoiselle Prim.