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27 mai 2012

Retour à Saint Laurent des Arabes : une BD historique indispensable


« Retour à Saint-Laurent-des-Arabes » est une bande dessinée à part, un roman graphique historique qui se collète à notre passé proche, la fin de la guerre d'Algérie.

Daniel Blancou a choisi de raconter dans cet album l'histoire de ses parents, Robert Blancou et Claudine Cartayrade, jeunes instituteurs nommés à Saint-Maurice-l'Ardoise. Le Sud rêvé ? Pas vraiment : Saint-Maurice-l'Ardoise, c'était un camp militaire sur la commune de Saint-Laurent-des-Arbres.
Alors, ce surnom de Saint-Laurent-des-Arabes ?...
 
Il vient du fait que dans ce camp sont parqués les harkis jugés inaptes au travail, à une époque où le fait d'être traumatisé par un conflit ne traversait pas vraiment les consciences, même après la Seconde guerre mondiale.
Quand les deux instituteurs y sont nommés pour la rentrée scolaire de 1967, ils ont tout juste commencé à enseigner, et sont confrontés à des problèmes très loin de ceux auxquels ils pouvaient s'attendre après leur formation. À Saint-Maurice-l'Ardoise avant toute pédagogie il faut d'abord s'insérer dans la vie d'un camp surveillé !
 
Le récit est particulièrement bien construit, les allers retours entre le présent (réflexion rétrospective des parents) et le passé (quotidien au camp) s'entremêlent parfaitement.
On est forcément passionné par ce récit historique servi par un dessin réaliste.

24 mai 2012

Salon de Montrouge 2012 : 101 artistes !

Eun Yeoung Lee - Witness 2012
101 artistes, et non 101 dalmatiens, n'est-ce pas, même si l'instance autour du nombre d'exposés m'a fait sourire. Le Salon de Montrouge est à la fois THE place pour découvrir de jeunes artistes, de nouvelles formes d'art, différentes formes d'expérimentation sans la foule et le prix des manifestations parisiennes (c'est gratuit), et un endroit coté ou plus de 2000 candidats ont encore cette année tenté d'exposer... 
Difficile de résumer une telle manifestation , car chaque année c'est la même chose, il y a tellement à voir, regarder, penser, que chaque visite dépend du visiteur. Personnellement, je regrette un peu l'ancien lieu d'exposition. Certes celui-ci, le Beffroi, tout juste restauré, est beau. Mais il est aussi plus petit et du coup, il y a un effet d'entassement, alors que beaucoup d’œuvres ont besoin d'espace.
 
Même si pour cette session je n'avais pas autant de temps que les autres fois, j'ai repéré un certain nombre d'artistes. Il y a toujours des points positifs et négatifs au changement : cette année, j'ai été complètement convaincue par le grand prix du jury. Maxime Chanson a obtenu ce prix pour un travail de de réflexion et de classification des moteurs et moyens utilisés par 600 artistes. Son travail est disponible aux Presses du réel, et aller sur leur site donne une petite idée de ce travail de titan. Ses panneaux au Salon de Montrouge sont présentés en début d'expo et scotchent littéralement les arrivants...

Bien que je ne raffole pas du collage, j'ai eu un coup de cœur pour les oiseaux de Stéphane Bouelle, composés en dizaines de paires de chaussures. La notice nous interdit de penser à Hermès comme à Icare, mais vous pouvez faire comme moi et le faire quand même. Le collage est également au centre du travail de Nadège Dauvergne, qui inscrit des chefs d'œuvre de l'histoire de l'art dans des pages de catalogues grand public. Vous pouvez les regarder également sur son blog. Les évocations oniriques de Eun Yeoung Lee m'ont complètement captivée, comme celles, encore plus féériques, de Chang Yu Hsu. On parle peu de la peinture contemporaine, et je trouve sans cesse des raisons de le déplorer...

Et puis, Montrouge présente toujours son lot de surprises, plus ou moins conceptuelles... Je vous laisse avec celle-ci, fort amusante !
Géraldine Py et Roberto Verde, Cartonville 2009

Jusqu'au 31 mai 2012

Salon de Montrouge
Le Beffroi
2 place Émile Cresp
92120 MONTROUGE

21 mai 2012

Olympe de Gouges, une féministe racontée en bd

Le duo Catel et Boquet avait fait un carton avec «Kiki de Montparnasse», et trouvé une manière de travailler ensemble qui leur avait plu, peut on lire en interview. Ils se sont donc attelés à une biographie en forme de roman graphique d’une autre femme célèbre, Olympe de Gouges. Gros morceau : Olympe de Gouges est une féministe historique, celle qui réclama pour les femmes le droit de monter à la tribune, puisqu’elles avaient celui de monter à l’échafaud. C’est d’ailleurs sur un échafaud que, victime des excès de la Terreur, Olympe de Gouges meurt en 1793.
 
Catel et Boquet nous racontent son histoire, ses écrits, ses convictions et ses amants, comment une bâtarde provinciale née à Montauban devient la rédactrice de la «Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne», une militante acharnée et une auteure jouée à la Comédie Française.

Documentée, cette somme de plus de 400 pages est assurément réussie. Néanmoins, si ce format autorise évidemment une narration que les traditionnelles 48 ou 64 pages sont loin de permettre, il a aussi ses inconvénients. L’absence de colorisation est peut-être un parti-pris, mais peut-être aussi une conséquence de ces 400 pages. Et, du coup, parfois cela empêche une lecture vraiment fluide, obligeant à se concentrer sur le dessin des visages, aller à l’index des personnages, éventuellement, lorsqu’on a perdu de vue un personnage secondaire.
Ainsi, même si on apprécie vraiment le livre et son sujet, on peut être surpris de ne pas être tant rentré que ça dans ce roman graphique, pourtant exceptionnel.

«Olympe de Gouges» de Catel et Boquet - Casterman 2012
 
Olympe de Gouges, Catel & Boquet

18 mai 2012

Peer Gynt : féérie au Grand Palais

H.Pierre & F.Viala © B.Enguérand



La Comédie Française est actuellement en rénovation, et le salon d’honneur du Grand Palais à peine fini d'être restauré : le timing était parfait pour que le second accueille un spectacle de la première.
 
C’est donc «Peer Gynt», d’Ibsen, mis en scène par Eric Ruf. «Peer Gynt» est une pièce fleuve, écrite par le dramaturge norvégien à partir de multiples contes populaires nationaux. C’est Ibsen qui demande à Grieg d’imaginer la musique d’accompagnement qui deviendra si célèbre.
La pièce raconte l’histoire d’un pauvre hère mythomane qui doit fuir son village et parcourt le vaste monde.
Prétexte à un voyage initiatique souvent ironique, Peer rencontre le roi des trolls, devient marchand d’esclaves, empereur des fous, avant de revenir chez lui en Norvège.
La mise en scène est remarquable, d’abord parce que le lieu est extraordinaire, le Grand Palais - diantre !, et que la scène est au milieu des spectateurs, en longue bande signifiant le chemin. Ensuite, les costumes sont de Christian Lacroix, c'est donc un show féérique continu ; et puis, enfin, il y a aussi des musiciens : du grand spectacle !
Mention spéciale à Serge Bagdassarian, un roi des trolls extraordinaire.

15 mai 2012

Nadejda Teffi : La mélancolie russe d’Un roman d’aventures

Je dois être bloquée dans les années 30, ou alors la mode des rééditions privilégie cette époque et les lectures s’en ressentent.

«Un roman d’aventures» est un récit, relativement court, de Teffi.
Nadejda Theffi est un émigrée russe arrivée à Paris en 1919. Cette femme du monde jouit rapidement d’un engouement comparable à celui qu’elle suscitait dans son pays natal. Dans ce roman publié en 1931, elle livre une histoire d’amour tragique, envoûtante comme un conte russe. Natacha est mannequin dans une maison de mode, comme le suggère la jolie couverture (des archives Vionnet, dommage qu’elle soit pixelisée…).
Elle rencontre Gaston, et en tombe éperdument amoureuse. Mais Natacha ne s’appelle pas ainsi, pas plus que Gaston n’est le nom véritable de son amant.

Chacun modèle son identité, pour des raisons différentes, Gaston parce qu’il est un voyou, Natacha parce qu’elle répond à la demande des maisons de couture d’avoir «une princesse russe» dans leurs effectifs… Au delà de l’intrigue, surprenante et parfois onirique, le texte parle donc aussi d’identité et du métier de vivre.

Un roman d’aventures, Nadejda Teffi - Éditions de Fallois 2012

12 mai 2012

Le "Charivari" british de Nancy Mitford

Une belle perle que cette découverte de … 1935 ! Présente sur toutes les tables des libraires, le «Charivari» de l’aristocrate anglaise Nancy Mitford est donc en poche un an après sa réédition en grand format. Pendant longtemps, cette histoire était indisponible.

Autant de nos jours il est possible d’écrire à peu près n’importe quoi sur ses contemporains, même s’ils sont reconnaissables, et même s’il portent presque le même nom dans la vie et dans le livre, autant pendant les décennies passées, si un proche était agacé par votre livre, vous aviez tendance à en retarder les prochaines livraisons. Ce qui s’est passé pour ce «Charivari», dans lequel l’auteure se moque de cette aristocratie désoeuvrée qui crie «Heil Hitler» parce qu’une gamine imaginative joue à la politique. Or  le personnage en question était inspiré de deux de ses soeurs, et après la Deuxième Guerre mondiale, Nancy Mitford jugeait que son livre était de toute façon trop leste. Pour ceux qui suivent le blog, cette période d’avant-guerre nauséeuse et inconsciente rappellera sans doute «La splendeur des Charteris». D’ailleurs, en y repensant, je suppose que la petite dernière des Charteris est elle-même inspirée de l’histoire de ces sœurs !
 
Tout ceci étant dit, le pitch est le suivant : deux dandys se retrouvent dans le même hôtel qu’une duchesse ayant abandonné sa noce et son amie, dans une petite ville qui subit le charme vénéneux d’une héritière, Eugenia, voulant relever l’Angleterre… Enlevé, spirituel, c’est un livre vraiment drôle, même si le personnage d’Eugenia a acquis du fait de l’histoire une dimension tragique, puisque sa démesure annonce celle de la Guerre.

«Charivari» de Nancy Mitford - 10/18 2012

9 mai 2012

Die Brücke : Aux origines de l'expressionnisme

Jeune fille jouant du luth - Erich Heckel
Cela faisait longtemps que je n’avais pas apprécié autant une exposition ! Jusqu'au 17 juin, on refait le monde en peinture au Musée de Grenoble avec «Die Brücke (1905-1914) : Aux origines de l'expressionnisme», grâce à un considérable prêt du Brücke-Museum de Berlin. Les révoltés allemands de ce courant d’avant-garde étaient en décalage avec la société de leur temps, et ce décalage s’exprime dans leurs peintures, dans leurs gravures : comme le précise l’argumentaire du musée, «ce groupe se définit avant tout par son rejet de l'art académique». Ils sont influencés par Van Gogh, Gauguin, Seurat…
C’est le début du XXème siècle, c’est-à-dire en fait la fin du grand XIXème, comme disent les historiens. Une belle époque, pleine de promesses, la découverte d’une altérité primitive et enchanteresse, celles des colonisés, de danseurs qui prônent le contact charnel et spirituel avec la terre, comme Rudolf von Laban, qui n’est pas encore nazi…
C’est à Dresde que Kirchner, Heckel, Bleyl, Schmidt-Rottluff fondent Die Brücke qui va, avec Der Blaue Reiter, groupe de Munich, être à l’origine de l’expressionnisme. Cet expressionnisme qu’on sent dès le début de l’exposition, dont le parcours est chronologique. En effet, ce sont bien l’expression des émotions, des sensations qui sont au coeur des peintures exposées, extrêmement vivantes ! Ces émotions qui, au fil que le temps passe et la guerre approche, se font plus noires, plus inquiètes : les rues se vident, les ciels s’assombrissent, les proportions changent et l’on voit se dessiner dans les dernières salles, comme un palimpseste à l’envers, les futures peintures noires d’Otto Dix.

À voir absolument.

Musée de Grenoble
5, place de Lavalette
38000 Grenoble

6 mai 2012

Artemisia : Pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre

Judith et sa servante
«Vous trouverez en moi l’âme de César dans un corps de femme». Celle qui a prononcé cette phrase, c’est Artemisia Gentileschi, peintre du XVIIème siècle, appréciée d’Italie jusqu’à Londres. Si on la désigne par son prénom, c’est pour éviter la confusion avec son père, Orazio.
 
Bien sûr, Artemisia est un phénomène, une femme peintre, célèbre, libre, au XVIIème siècle, c’est extraordinaire. Mais il ne faut pas aller voir l’exposition qui se tient au Musée Maillol pour cela.
 
C’est un grand peintre, avant toute autre chose : elle maîtrise toutes les techniques de son époque, et se permet de nombreuses audaces. Une grande artiste, donc. Il reste qu'éluder sa vie privée pour évoquer son œuvre est difficile : une jeune fille violée par son professeur de dessin revenant à Suzanne et ses vieillards (représentés relativement jeunes…), comme à Judith et Holopherne, cela s’explique et s’analyse, et il est inévitable de faire autrement.
Aussi, les femmes courageuses -par le truchement des histoires bibliques- sont nombreuses dans les peintures d’Artemisia !

L’exposition que lui consacre le Musée Maillol est exceptionnelle, car elle donne à voir dans ce bel espace autant les chefs d’oeuvre que des tableaux moins attendus.
De ce fait, prévoir de compter avec une affluence constante...

Jusqu’au 15 juillet 2012

Musée Maillol
61, rue de Grenelle

75007 Paris

5 mai 2012

Trois mois déjà

Voilà, trois mois que j'ai ouvert ce petit espace. Trois mois, c'était la limite que je m'étais fixée pour faire un premier point, pour savoir si je trouverais une (petite) audience. À ma grande surprise (et mon plus grand plaisir), il y a des visiteurs de tous les continents, de nombreux pays, des États-Unis au Maroc, en passant par l'Australie. Mais il semble que j'ai de fidèles lecteurs en Russie, chose qui me ravit !
Et puis, il y a l'amusement de voir comme certains articles marchent, et pas d'autres, sans que cela soit le moins du monde prévisible.
Cela donne envie de poursuivre l'aventure : merci à tous !

3 mai 2012

Les règles du jeu d'Amor Towles : le tourbillon de la vie !

Le premier roman d'Amor Towles a été un succès aux Etats-Unis. Depuis quelques semaines, il est disponible en français chez Albin Michel. Une réussite éditoriale donc et c'est tout ce qu'il y a de plus normal : en ces temps de crise, se souvenir du bon temps, c'est-à-dire de la fin de la Dépression et de la reprise de la croissance liée au début de la seconde guerre mondiale, c'est se souvenir des belles choses, comme on dit.
 
De belles : l'explosion d'un New-York de rêve, qui alimente les fantasmes et les crée, qui change les gens et qui est modifié par eux. "Les règles du jeu" ("Rules of civility" pour le titre original) raconte cette période.
 
Katey Kontent, la narratrice, jeune sténo-dactylo, apparaît d'abord au lecteur comme une potentielle victime de ces règles du jeu, lorsque le bel héritier, Tinker Grey, rencontré dans un club de jazz (forcément) s'éprend de son amie et colocataire, plus belle qu'elle (fatalement).
 
Pourtant, son personnage n'est pas aussi oie blanche que les premiers chapitres le laissent croire... Fille d'immigrés russes, elle veut sa part du rêve américain, quitte à boire l'oubli des origines à la bouteille chaque soir.

C'est donc de moins belles choses dont il s'agit également, car ces "Rules of civility", ce sont ces règles établies par George Washington pour servir de guide de conduite et qui ont une place importante dans le livre, que l'on ne révèlera pas au risque de trop déflorer l'intrigue.
 
Ce roman est passionnant, et il se dévore d'un trait. Néanmoins, l'invocation de Fitzgerald par de nombreux critiques est franchement excessive. La petite info de dernière minute, glanée sur le Guardian : les droits d'adaptation cinématographique sont en cours de négociation !