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30 mars 2012

Tante Mame, extraordinaire créature de Patrick Dennis

Patrick Dennis & Tante Mame, soit tout un pan de la littérature populaire américaine !
Dans ce livre culte, l’auteur-personnage Patrick Dennis (pseudonyme d’Edward Everett Tanner) nous raconte la vie délirante qui lui a été donnée en étant confié, orphelin, à son excentrique Tante Mame.
Cette (presque) autobiographie, pleine d’humour et de situations désopilantes, est certes celle du garçonnet recueilli, mais davantage encore le recueil des toquades et aventures de la mondaine Mame. Car Mame est en avance sur tout, des méthodes d’éducation à la peinture la plus moderne, elle s’intéresse à Freud, aux religions orientales, et, évidemment, elle compte bien faire profiter Patrick de son don fabuleux pour les avant-gardes de toutes sortes. Pour l’intrigue, il faut bien qu’il y ait un méchant rétrograde pour l’empêcher de donner libre cours à sa fantaisie : c’est M.Babcock, chargé de l’exécution testamentaire, et son fils mouchard.

La sortie en proche des premières aventures de Tante Mame est faite pour ceux qui cherchent un roman à lire avec plaisir sous le doux soleil de printemps - ou qui commencent leur liste pour cet été. Les plus enthousiastes enchaîneront avec "Autour du monde avec Tante Mame", réédité en grand format l'année dernière chez Flammarion.

Signalons que la préface est de Charles Dantzig, ce qui veut dire : une préface qu'il faut lire, parce que c'est spirituel, et élégant.

Tante Mame, Patrick Dennis, J’ai lu 2012 (ou Flammarion 2010)
Autour du monde avec Tante Mame, Patrick Dennis, Flammarion 2011

28 mars 2012

Nonoche : les Dialogues comiques d’Irène Némirovsky

Alors que les «Œuvres complètes» de la romancière Irène Némirovsky ont paru il y a quelque temps, des textes de jeunesse s’ajoutent à ce que l’on croyait être la liste exhaustive de ses publications.
«Nonoche - dialogues comiques» est un recueil de petites histoires, parues dans «Fantasio» ou «Le rire», sous pseudonyme. Ce sont les années vingt, Irène a dix-huit ans, Paris lui plaît : voici les aventures de Nonoche !
Nonoche et son inséparable copine Louloute, Nonoche qui se rend chez l’extra-lucide, au Louvre, au cinéma, et puis drague à tout va. C’est tout à fait amusant, et puis, aussi, fascinant : le talent est déjà là, mais surtout, par rapport à ce que sera son œuvre, surprenant de gaité.


 "On est ce qu'on est, Louloute, mais c'est pas une raison pour négliger son éducation esthétique ?"


C’est un éditeur passionné, et obstiné, Gérard Pourret, qui a retrouvé ces textes. Connaissant le pseudonyme sous lequel ils avaient paru (Topsy), il a compulsé des masses de magazines avant de retrouver ces petites perles.
 
Et pour prendre le temps, ne pas les dévorer tout d’une traite, Aurore Petit les illustre avec joliesse :
 
 
Vous pouvez découvrir d'autres dessins là.

«Nonoche, dialogues comiques» de Irène Némirovsky - Éditions Mouck 2012

26 mars 2012

Les madeleines littéraires et artistiques de Catherine Meurisse

C’est bien connu, c’est dans les vieux chaudrons qu’on fait les meilleures soupes.
Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que Catherine Meurisse convoque les grandes figures de nos Beaux Arts, comme de nos Belles Lettres (Diderot, Delacroix, Sand, Gautier, Baudelaire, Zola, Cézanne, et puis Proust, Balzac, Picasso enfin...) pour, facétieusement, relever quelques détails savoureux de leurs rapports !

D’où ce titre : «Le pont des arts». Logique.
Et, puis, selon un second proverbe, on ne change pas une recette qui plaît, n’est-ce pas. L’auteure reprend celle qui a séduit l’année passée, avec «Mes hommes de lettres» (album déjà publié aux éditions Sarbacane).

Elle nous raconte donc, à sa sauce, c’est-à-dire dans un style enlevé, les soirées de Nohant (ponctuées d'hilarants «Maurice, tes coudes», de George Sand à son fils), comment «L’oeuvre» a brisé l’amitié de Zola et Cézanne, la lâcheté de Picasso au moment du vol de la Joconde...
 
Les plus grands lui inspirent des dessins croqués comme sur le vif, à la manière de chroniques mondaines spirituelles.
Bien évidemment, comme après chaque délicieuse nourriture, on en reprendrait bien, on en reprendra donc encore si Madame Meurisse souhaite peindre devant nous … pourquoi pas les rapports des sciences et des arts, l’année prochaine ?


« Le pont des arts » de Catherine Meurisse – Sarbacane 2012


Delacroix dissertant sur Ingres auprès du fils de George Sand © Catherine Meurisse

24 mars 2012

Lautréamont mis en abîme par Corcal et Édith

Edith et Corcal évoquent plus qu’ils ne racontent le poète, dans «La chambre de Lautréamont», disponible depuis deux mois chez Futuropolis.
C’est un récit où les mises en abîme se succèdent, cherchant à provoquer le trouble du lecteur : les auteurs ne seraient que les transcripteurs de la première bande-dessinée de toute l’histoire des arts, retrouvée par hasard, elle-même portant sur le comte de Lautréamont, et qui serait d’ailleurs un jeu littéraire. Vous ne suivez plus ? C’est normal, c’est fait pour. Pour qu’on se perde, qu’on croit à Emily Parkinson, avatar d’Emily Dickinson, bien sûr.
Et à bien d’autres choses, le temps d’une plongée dans le Paris des Vilains Bonshommes, celui du Cercle des poètes zutiques…

Lautréamont, ou plutôt, à l’état civil, Isidore Ducasse, se prête à la fiction : poète maudit, mort très jeune, seul, auteur d’une œuvre terrible, «Les chants de Maldoror», chaînon entre Baudelaire et Mervyn Peake (oui, je simplifie - et si vous ne connaissez pas Peake, sachez que c’est un auteur illustrateur britannique qui a inventé un monde fantastique très noir, celui de Gormenghast).
Et, chose fondamentale pour le mythe, mal, très mal connu. On sait peu de choses du contemporain de Rimbaud, qu’il n’a en vérité pas croisé, contrairement à ce qu’imagine le récit de Corcal.
En effet, le scénariste imagine, à partir de faits réels, ce qu’a pu être l’entourage du poète, grâce au personnage du feuilletoniste Auguste Bretagne.
Ce dernier demeure, en effet, hasard ! dans la chambre où est mort Lautréamont...

C’est fin, c’est beau, c’est intelligent, c’est réussi, ça cultive son homme, que demander de plus ?



Du Lautréamont ?
Lecteur, c’est peut-être la haine que tu veux que j’invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n’en renifleras pas, baigné dans d’innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l’air beau et noir, comme si tu comprenais l’importance de cet acte et l’importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations ? Je t’assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t’appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l’Éternel ! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d’extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l’espace, devenu embaumé comme de parfums et d’encens ; car, elles seront rassasiées d’un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux. (premier chant de Maldoror)

«La chambre de Lautréamont» d'Edith et Corcal - Futuropolis 2012

22 mars 2012

Alan Bennett, So shocking !

Amis amateurs d’humour british, ceci est pour vous.
 Ceci, ce sont deux nouvelles du dramaturge anglais Alan Bennett, rassemblées sous le titre «So shocking !» et publiées chez Denoël ce mois-ci.
L’auteur a fait un carton avec son avant-dernier livre, «La reine des lectrices», qui imagine une Élisabeth II absorbée par une passion de la la lecture qui lui fait oublier qu’elle se doit à la Couronne (désormais disponible en Folio).
L’auteur revient ici à à un type d’héroïnes plus proche du quotidien, de celles de «Talking Heads», un de ses plus célèbres textes.

La première souhaite éviter sa condition de veuve, et devient une actrice de choix pour la simulation de pathologies destinées à tester les connaissances d’étudiants en médecine, ce qui l’entraîne dans quelques aventures imprévues.
La seconde, mère envahissante, perd son statut de première femme dans la vie de son fils homosexuel au jour où celui-ci goûte à l’ultime transgression de l’hétérosexualité.
Les personnages de Bennett font des choses parfois immorales, souvent décalées, mais toujours entre deux tasses de thé, et éventuellement après avoir pris soin de terminer le chapitre du livre en cours de lecture.

Vous reprendrez bien un peu de Darjeeling ?

«So shocking !» de Alan Bennett - Denoël 2012 & Folio 2013

Pour plus d’humour anglais : site du grand ordre de la serviette

20 mars 2012

Willis from Tunis, le chat révolutionnaire de Nadia Khiari

«Willis from Tunis, Chroniques de la révolution» est sorti depuis quelques jours aux éditions Zones. Ce petit livre rassemble des croquis de Nadia Khiari, initialement publiés sur Facebook. Cette enseignante aux Beaux-Arts a commencé à poster au lendemain du discours de Ben Ali promettant la liberté d’expression (13/01/11), et a continué pendant toute la révolution tunisienne. Le recueil couvre une grande partie de 2011, jusqu’en octobre.

Le héros des croquis est Willis, un chat impertinent, drôle, et attachant, qui commente l’actualité au jour le jour, essentiellement celle de la Tunisie, bien sûr, mais qui n’hésite pas à faire quelques plaisanteries transfrontières.

J’ai été vraiment enthousiasmée par les dessins : irrévérencieux, poignants et satiriques, ils relèvent aussi du témoignage intime. Ce ne sont pas les analyses et les photos des informations, mais une incursion dans un quotidien à la fois dangereux et excitant, une vie de tous les jours transfigurée par l’Histoire.
Beaucoup de choses ont été écrites sur la Révolution tunisienne, mais finalement, le détour par l’humour est peut-être un des meilleurs moyens de s’y intéresser !

Très logiquement, le livre est préfacé par Siné : Nadia Khiari collabore à Siné Mensuel, magazine pour lequel elle dessine une carte postale de Tunisie.

Pour vous abonner à la page Facebook de Willis from Tunis : c’est ici.

Le site de l’éditeur : c’est là.

«Willis from Tunis, Chroniques de la révolution» de Nadia Khiari et Siné (préface) - Zones 2012

19 mars 2012

Salon du Livre 2012 : quelques impressions de lectrice habituée

Comme tous les ans depuis une éternité, je suis allée au Salon du livre, hier dimanche. Je vous livre mes quelques observations, et j’espère que vous partagerez les vôtres avec moi ! Rien de scientifique ici, mais mon ressenti de cette dernière édition.

De façon générale :
Ce qui ne change pas, c’est l’organisation catastrophique de Reed Expositions : les étudiants de moins de 26 ans sont comme d’habitude quasi agressés parce qu’ils ne payent pas leur entrée et se voient donc soumis à une attente humiliante de «vérification» au prétexte du trafic de billets, et globalement, la sécurité est particulièrement patibulaire pour tout le monde, il faut s’en abstraire souvent.
Ce qui change par rapport à l’année dernière, c’est que le salon m’a semblé plus étendu. Je l’avais trouvé très rabougri l’année passée.

Concrètement :
Traditionnellement, les dédicaces BD sont les plus agréables : les auteurs ont le temps d’échanger un peu, ce qui n’est guère le cas avec les auteurs de romans ou d’essais. Je pense notamment aux auteurs de Pico Bogue, aussi sympas et fins que leur BD le laisse supposer. Les auteurs de romans et essais étaient, pour leur part, finalement peu nombreux à dédicacer, par rapport aux années passées. Par contre, les plateaux de France Inter et France Culture étaient bien mis en valeur, et permettaient à une très large assistance de rire aux bons mots lors de l’émission «Des Papous dans la tête», par exemple.
 
L’espace des livres anciens, nouveauté de cette année et appelé «Trésors de livres» était très réussi, avec la participation du Musée des lettres et manuscrits. La petite exposition d’architecture présentant des bibliothèques dites «troisièmes lieux», actuellement en construction en France, était très intéressante. Par contre, si l’on repérait bien le Japon comme pays invité, Moscou n’était guère visible alors même que la ville était censée être au coeur du salon.
Et puis, cette année, parenthèse people : il fallait éviter les abords de François Hollande et de sa compagne, mitraillés par une grappe de journalistes et suscitant de nombreux attroupements.

Si, d’années en années, les catalogues et goodies se raréfient, j’ai aussi remarqué la disparition de certains éditeurs jeunesse ou d’illustrateurs qui à mon avis se consacrent désormais exclusivement à Montreuil. Cela ôte une certaine poésie au Salon.

Finalement, aucune édition ne ressemble vraiment à la précédente !

Nota : pour les retardataires, il vous reste jusqu’à ce soir.

18 mars 2012

La décevante peinture de Bergen par Gunnar Staalesen

Placé à nouveau en piles sur les tables de librairie, avec une belle couverture rouge, la traduction du «Roman de Bergen» de Gunnar Staalesen attire l’oeil après la parution en poche du tome 2.
Il faut dire que la mention «la grande saga scandinave moderne» apposée sur les livres est tentante... Qu’en est-il du tome 1, intitulé logiquement «1900 - L’aube» ? L’idée de l’auteur avec ce roman est de brosser une grande fresque historique de ce qui est aujourd’hui la deuxième ville de la Norvège. Le livre s’ouvre avec un assassinat, et les réactions à cet évènement nous permettent de découvrir les premiers personnages, mais surtout les relations sociales et politiques dans Bergen.

La tâche de raconter une ville, à travers les milles et une histoires qui la composent, la grande histoire bien sûr, mais aussi la petite, celle des bourgeois, des travailleurs, des domestiques est énorme. Une tâche trop ambitieuse ? Les personnages sont multiples, tellement multiples que l’on a beaucoup de mal à s’attacher à eux, si ce n’est, quelle originalité, à la putain au grand cœur ! Quand cela commence enfin à décoller, l’auteur nous assène quelques pages d’histoire évènementielle, tuant le suspens.
Ainsi, on a le sentiment de perdre sur les deux tableaux. D’une part, le lecteur français peu familiarisé avec l’histoire de la ville est rapidement complètement égaré dans les quartiers et les grands travaux, se retournant sans cesse vers les cartes placées en début d’ouvrage, les zones urbaines étant davantage nommées que décrites. D’autre part, dans cette vaste Comédie Humaine, les personnages sont  caricaturaux, car l’auteur n’a guère le temps de leur prêter une psychologie un peu complexe.
C’est pour ces raisons que j’hésite à entamer le tome 2, à la fin duquel seulement l’auteur du crime ouvrant la saga sera enfin démasqué...

 
 
«Le roman de Bergen, Tome 1» de Gunnar Staalesen - Points poche 2012

16 mars 2012

L’Allemagne rejoue le Contre Sainte-Beuve : Imperium de Kracht

Voilà qu’outre-Rhin, un livre fait polémique au point d’enflammer le monde de la culture !
 
Ce livre, c’est le quatrième de Christian Kracht, «Imperium», sorti il y a quelques semaines en Allemagne. Mais que se passe-t-il donc ?
Dans ce roman, l’action se déroule au temps du colonialisme, alors qu’August Engelhardt (personnage réel) décide de rejeter le monde moderne et de se nourrir de noix de coco en Nouvelle-Guinée allemande.
Dit comme ça, ça fait presque hippie. Mais en fait, en Allemagne, la montée du «Zurück zur Natur!», réunit des courants qui vantent la gymnastique, le nudisme, la jeunesse, ... la jeunesse blonde qui s'ébaudit en riant... et qui devient bientôt pro-nazi (voir le parcours du célèbre danseur Laban, par exemple). Je résume.
L’accueil fait à «Imperium» est excellent. Presque unanime : Georg Diez, lui, dans Der Spiegel, s’attaque au roman en le qualifiant de livre de droite. Indignation !
Après la bronca suscitée par cet article dans lequel il établit donc un parallèle entre les activités intellectuelles de l’auteur et les pensées du narrateur, le critique réitère dans son journal les mêmes observations, insistant sur ses lectures multiples de Kracht, notamment sa correspondance avec David Woodard dans laquelle il est essentiellement question de dictateurs, de nazis et autres joyeusetés.
En fonction de toutes ces constatations, Diez est clair : l’auteur joue avec le feu, et ce n’est pas drôle. D’où le déchaînement des passions : l’éditeur d’ «Imperium» a beau jeu d’estimer que le critique confond auteur et narrateur.

On remarque en tout cas que le camp Proust (intérêt de l’oeuvre en elle-même) a actuellement l’avantage en Allemagne sur le camp Sainte-Beuve (explication de l’oeuvre en utilisant la vie de son auteur).

Imperium de Christian Kracht - Kiepenheuer & Witsch Gmbh 2012

15 mars 2012

Néon, Who’s afraid of red, yellow and blue ? à la Maison Rouge

«Rien» de Jean-Michel Alberola (1994)

Récemment mis à l’honneur par le Centre Pompidou qui a consacré l'année dernière une exposition à François Morellet, les néons ne s’étaient encore jamais exposés dans leur diversité. C’est chose faite avec le parcours proposé actuellement par la Maison Rouge, grâce auquel le visiteur a l’occasion de voir comment les artistes se saisissent de cette technique, de façon très différente, et ce depuis des dizaines d’années. Si beaucoup d’oeuvres sont finalement assez prévisibles, et pas forcément très subtiles, d’autres sont particulièrement imaginatives.
Il y a évidemment ceux qui écrivent avec le néon, ceux qui dessinent avec, ceux qui les empilent, créent des installations déstabilisantes ou amusantes.
La première partie de l’exposition est presque agaçante de premier degré : utilisation du néon pour le néon, pièces excessivement référencées (Jean-Michel Alberola avec «Die Armut» qui renvoie à Heidegger qui renvoie lui-même à la poésie d’Hölderlin). Mais le propos s’affine ensuite, avec des oeuvres comme celles de Morellet (évidemment) mais aussi de Mathieu Mercier, qui joue vraiment avec l’idée du néon :
l'intégration de l'oeuvre de Mathieu Mercier à l'éclairage de l'exposition
Finalement, et peut-être paradoxalement, les œuvres qui m’ont le plus touchée sont celles dans lequel le néon intervient en douceur, en apportant quelque chose à l’idée de l’artiste sans pour autant en être la base. La lune en néon de «Captivité», de Laurent Pernot, prend ainsi la place de l’oiseau dans la cage, tout en poésie. Sauf, si, comme une jeune visiteuse, on tient absolument à y voir une banane...

Vous avez jusqu’au 20 mai prochain pour vous éblouir les yeux avec les oeuvres d’art contemporain les plus chargées en vapeur de Mercure !

Jusqu'au 20 mai 2012

Maison Rouge - fondation Antoine de Galbert
10 boulevard de la Bastille
75012 PARIS

13 mars 2012

L’exercice de l’État en DVD : un exercice à éviter ?

«L’exercice de l’État» : huit prix, dont trois César, vingt-trois nominations. Une histoire banale : celle de l’exercice quotidien du pouvoir. Enfin, de la gesticulation d’un Ministre qui communique, parce qu’aujourd’hui, c’est qu’on demande aux Ministres de faire. Un film qui ressemble fort à «La conquête» : une histoire que l’on connaît, et dont on connaît les rouages.
 
Lors de la séance de cinéma, il y a quelques mois, nous n’étions que quelques personnes dans la salle, et le film n’a pas fait un bon score au box office. Un succès d’estime auprès des journalistes, et voilà que Michel Blanc repart avec un César à la Cérémonie dernière, si on excepte le cafouillage de Mathilde Seigner. Alors, on se repenche sur le film.
 
Il est vrai qu’en énarque se repassant les discours des grands qui ne sont plus de ce monde pour modeler la parole des petits qu’il sert, Michel Blanc est bon, très bon. Mais meilleur scénario ? Cela m’a laissée pantoise : malheureusement, le film est très prévisible. Oui, les pauvres sont sacrifiés aux riches et aux puissants, oui, l’histoire finit mal, non, lesdits susmentionnés ne deviennent pas amis. Oui, la politique c’est avoir les mains sales.
 
Reste l’aspect documentaire, mais je suis circonspecte. Comme je l’ai dit, le film a touché des gens intéressés par la question, et qui connaissaient donc les méthodes décrites dans «L’exercice de l’État». Dès lors, le parti-pris de l’absence de «commentaire» me dérange. Oui, on demande aux Ministres de gesticuler devant les télés plutôt qu’agir. Mais qui le demande ? Pourquoi ? Y a-t-il un sens ? Et s’il n’y en a pas, pourquoi ne pas le dire plus clairement ?
 
Il faut être très cinéphile pour préférer ce film à un livre d’introduction à la science politique.

«L’exercice de l’État», de Pierre Schoeller, avec Olivier Gourmet et Michel Blanc - DVD Diaphana 2012

11 mars 2012

Le vent de la plaine de John Huston : Audrey Hepburn en jeune Indienne

Alors qu’il ne semble rester des Indiens d’Amérique, dans l’imaginaire collectif, que des attrape-rêves et des imprimés à la mode, il n’est pas inutile de se replonger dans la conquête violente de l’Ouest de temps en temps. «Le vent de la plaine» est le seul vrai western de John Huston, avec Audrey Hepburn et Burt Lancaster, on peut être sûr que ça vaut le détour. Bien qu’il faille un peu d’imagination pour croire que l’actrice puisse évoquer une Indienne, le pitch est le suivant : Rachel a été adoptée par des colons, les Zachary, qui l’ont élevée comme leur fille, avec leurs trois fils. Un vieil homme, poussé par la folie de la solitude et du passé, vient rôder près de la colonie raconter que Rachel n’a pas été trouvée dans un chariot, mais dans un tipi… Or le racisme est profondément ancré dans les mentalités de ces colons : l’histoire peut débuter.

La réédition du film est une bonne surprise, d’abord parce que Audrey Hepburn dans un western, il fallait y penser, ensuite parce que l’alchimie avec Lancaster fonctionne parfaitement. Ensuite, les bonus sont intéressants : on y retrouve les problèmes classiques des tournages au milieu du désert et de la poussière, mais aussi la cascade d’évènements qui font de certains d’entre eux des tournages maudits.


 Ainsi l’ambiance étrange de protection de la mafia (Huston est au Mexique pour plusieurs raisons, mais l’une d’entre elles est clairement le pillage archéologique), la chute de cheval de l’actrice enceinte qui perd son enfant, les rivalités Huston-Lancaster, devenu réalisateur, et évidemment la difficulté de gérer Audie Murphy (Cash Zachary), un des soldats les plus décorés de la seconde Guerre Mondiale, mais qui ne s’est depuis plus jamais arrêté de tirer…

Le vent de la plaine de John Huston (d’après un roman d’Alan Le May) - Opening/Filmedia 2013

9 mars 2012

Une belle canaille de Wilkie Collins, de nouveau disponible

William Wilkie Collins (1824-1889) n’est pas très connu en France.
Le grand public s’intéresse peu aux auteurs anglais classiques, ayant déjà fort à faire avec les siens, et sorti des oeuvres de Jane Austen, Thackeray ou Dickens… Avec ce dernier, Wilkie Collins a vécu un compagnonnage de toute une vie : le cadet est honoré d’être publié dans la revue du plus célèbre romancier d’Angleterre, et l’aîné fera beaucoup travailler Collins pour son compte, l’emmenant dans de multiples séjours pendant lesquels il s’agissait moins de prendre des vacances que de continuer à produire.

C’est pourquoi la biographie romancée de Collins, «Drood» de Dan Simmons -traduite l’année dernière- est particulièrement injuste et, de plus, nie le talent de Collins, reconnu par ses pairs et toujours admiré au XXème pour son invention du roman policier...

Pendant un de ces voyages avec Dickens, alors à Paris, Collins rédige «Une belle canaille», «A rogue’s life», en anglais dans le texte. Un quart de siècle plus tard, au moment de sa publication en volume, Collins s’amuse de ce que sa Canaille peut «revendiquer deux mérites aux yeux de la jeune génération : elle n’est jamais grave deux instants d’affilée et elle ‘se lit vite’».
Et c’est vrai que le texte est court pour un auteur qui est plus coutumier des 400 que des 200 pages, et que le ton est particulièrement enjoué.
 
Cette longue présentation faite, quant à l’histoire : Franck est un gentil vaurien, qui s’empêtre dans des aventures rocambolesques parce qu’il est amoureux, et surtout parce qu’il ne se plie pas aux conventions victoriennes, que Collins étrille une fois de plus dans tous les sens : à la fin du livre, le vaurien est accompli : il est devenu respectable. Comme l’écrit le préfacier Michel Le Bris, une morale à la Collins, et je pourrais ajouter, pas du tout à la Dickens.

Il faut relire Collins !

Une belle canaille de Wilkie Collins - rééd. Phébus Libretto 2012

7 mars 2012

Toutes les femmes s’appellent Marie de Régine Deforges

Régine Deforges a écrit un petit texte qui va, je l’espère, faire du bruit au moment où les pouvoirs publics (la HAS) s’apprêtent à condamner l'approche psychanalytique dans le traitement de l'autisme.
 
«Toutes les femmes s’appellent Marie» est un de ces titres que seule Régine Deforges peut trouver, fédérateur et provocant à la fois.
 
Le roman est fait de courts récits des personnages d’une tragédie oedipienne, celle qui voit une jeune veuve se laisser envahir mentalement puis physiquement par son fils déficient mental. C’est un texte engagé, et revendiqué comme tel : il met en scène une mère dépassée, un médecin limité par le système de santé, un prêtre qui ne peut que pardonner. Régine Deforges s’en explique : notre société est permissive, mais elle n’accepte pas la différence. L’auteure se prononce pour l’assistance sexuelle aux handicapés, actuellement assimilable à la prostitution. Bien qu’elle semble redouter avoir à affronter encore un procès, elle continue de s’indigner, toujours aussi moderne. Toutes les femmes devraient s’appeler Régine !

Les avis sont, évidemment, très partagés. Cependant, je vous conseille de lire de plus longues critiques après l'ouvrage lui-même, sinon ce ne sera plus guère la peine de s'y pencher : il est très court.

Toutes les femmes s’appellent Marie de Régine Deforges - Éditions Hugo&Cie 2012

6 mars 2012

Le jardinier d’Otchakov d’Andreï Kourkov

En ce début d’année, le dernier livre d’Andreï Kourkov a été traduit, comme d’habitude, aux éditions Liana Levi. «Le jardinier d’Otchakov» raconte l’histoire d’un jeune homme ordinaire, dont la vie bascule à l’arrivée d’un mystérieux jardinier chez lui. L’homme, Stepan, a en effet un tatouage illisible fait par son père avant que celui-ci ne le confie à ses grands-parents et disparaisse.
 
Ce tatouage, Igor, le fils de la maison, lui permet de le déchiffrer grâce à un ami informaticien. Dès lors, la vie d’Igor bascule : le petit voyage à Otchakov avec Stepan visant à éclaircir le sens du tatouage qui y renvoie le met en possession d’un uniforme de milicien qu’il lui suffit d’enfiler pour mener une double vie dans le passé. La nuit, revêtu de cet uniforme, Igor devient donc milicien à Otchakov en 57 et rencontre une belle poissonnière.

Tout cela aurait pu faire un énième bon roman d’Andreï Kourkov, mais ce n’est pas vraiment le cas... Le livre est très lent, et l’on dirait que l’humour et la fantaisie de l’auteur s’érodent. À chaque fois qu’Igor se transforme, ce sont les mêmes phrases de départ/retour, la petite conversation avec sa mère sur l’abus d'alcool...
 
Peut-être l’auteur arrive-t-il un peu en bout de course de la formule qui a permis à tant de lecteurs, comme moi, d’adorer «Le pingouin», «Le caméléon», ou encore «Les pingouins n’ont jamais froid». Des livres dans lesquels le talent de l'auteur est bien plus éclatant.

Le jardinier d’Otchakov d’Andreï Kourkov - Liana Levi 2012

3 mars 2012

Les séparées de Kéthévane Davrichewy

J’ai découvert la romancière Kéthévane Davrichewy à l’occasion de la parution de son nouveau livre, «Les séparées». D'origine géorgienne, elle a d'abord écrit pour la jeunesse avant de publier pour les adultes. La rapide critique entrevue indiquait qu’il s’agissait de l’histoire d’une amitié fusionnelle. Comment, entre deux femmes, Céline et Alice, s’était nouée la relation la plus importante de leur vie, puis comment elle s’était défaite.
L’auteure fait parler ses deux personnages, à tour de rôle. De son lit d'hôpital, Céline s'adresse à Alice. Alice, elle, revoit le passé en feuilletant une revue dans un café. Les deux narratrices racontent leur vie, se souviennent de leur jeunesse, de ce qui les a liées, de ce pourquoi elles se sont perdues, séparées : les silences, les hommes. Du moment où elles ont arrêté de tout se dire, de ne plus avoir besoin de se téléphoner chaque soir.
Cette courte histoire est dans le fond très classique, et semblera même familière à beaucoup de lecteurs, essentiellement des lectrices qui auront vécu une amitié aussi exclusive que celle de Céline et Alice. Pourtant, l’auteure nous surprend, et, usant d’un imparfait instaurant une grande nostalgie, elle dessine à sa manière l’amitié d’enfance qui dure, pour le meilleur, comme pour le pire.

«Les séparées» de Kéthévane Davrichewy - Sabine Wespieser éditeur, 2012

2 mars 2012

Gustave Moreau : la maison-musée du symboliste

Galatée, par Gustave Moreau
Si les contes, la mythologie vous fascinent, un endroit est incontournable : la maison-musée du peintre symboliste Gustave Moreau, à Paris. C’est en un lieu unique, une maison de famille, que nombre de peintures et des centaines de dessins du peintre sont conservés et exposés.

Certes, ces dernières années ont été quelques peu dures avec Moreau, considérant qu’il avait largement plagié Chassériau. Certes, le cadet admirait son aîné, qui fut un maître pour lui. 

Certes, la découverte récente de dessins laisse à penser (peut-on jamais être sûr) que les deux artistes auraient même travaillé ensemble (cf Quand Moreau signait Chassériau). Mais on ne peut le résumer en continuateur du romantique. Par ailleurs, en cette fin de XIXème, nombre d’artistes peignent des fantasmes orientalistes, par exemple.
Moreau, lui, couvre ses modèles de pierreries, d’ailes gigantesques, ses sujets de détails byzantins et féériques, les entoure d’animaux fantastiques (griffons, licornes…). Certains sujets lui sont particulièrement chers : l’histoire de Salomé (sublime «L’apparition»), le mythe d’Orphée, celui des travaux d’Hercule, celui d’Hélène de Troie.

Ce dernier sujet fera l’objet d’une exposition spécifique d’ici peu de temps : «Hélène de Troie, La beauté en majesté».

Vue de la maison-musée
 
«La maison de Gustave Moreau, maintenant qu’il est mort va devenir un musée. C’est ce qui doit être. (…) Sa maison était déjà presque un musée, sa personne n’était presque plus que le lieu où s’accomplissait une œuvre.» 
 
Marcel Proust, «Notes sur le monde mystérieux de Gustave Moreau», Nouveaux Mélanges, Paris, 1954 (cité par Geneviève Lecambre, dans Gustave Moreau, Maître sorcier, Découvertes Gallimard 1997).
14, rue de La Rochefoucauld 
75009 PARIS

1 mars 2012

Rebondissement dans l’affaire Patrick Cariou / Richard Prince

Richard Prince, artiste américain contemporain, est connu pour ses collages, assemblages de découpages et dessins sur des extraits de journaux porno. On aime - ou pas, mais en tout cas, cela se vend (très bien). Une exposition lui a même été consacrée l’année passée à la BNF.
 
Il y a quelques années, le photographe français Patrick Cariou est parti photographier les rastas de Jamaïque. Le livre tiré de cette expérience s’appelle «Yes Rasta». Richard Prince en a extrait une quarantaine de photos, qu’il a trafiqué de sa manière habituelle, gribouillages, porno, changement de couleurs, sans demander d’autorisation quelconque :
à gauche : une photo de « Yes, Rasta » de P.Cariou ; à droite, un montage issu de « Canal Zone » de R.Prince.















Ces images ont été vendues par la galerie Gagosian entre 1,5 et 3 millions de dollars. Patrick Cariou s’est agacé de cette reprise de son travail et a porté l’affaire devant les juridictions compétentes aux États-Unis. Richard Prince a alors plaidé pour sa défense le «fair use», l’usage de bonne foi. Mais en ce qui concerne l’utilisation d’oeuvres préexistantes, la jurisprudence américaine considère que l’apport de l’artiste second (qui modifie) doit être assez important pour transformer l’oeuvre originale première, ce que la juge n’a pas admis l’année passée.

Le mois dernier, on a appris que Richard Prince et ses conseils avaient finalement décidé de faire appel de cette décision…

En France, la question ne se poserait pas ainsi, car il n’y a pas d’exception générale au droit d’auteur (ce qu'est le «fair use»). De plus, pour l’utilisation d’une œuvre préexistante d’un artiste vivant, il faut absolument obtenir l’accord de celui-ci, sous peine d'être contrefacteur...